Evi Van Acker, la mer supérieure

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Ce n’est ni de la fausse modestie ni de la superstition. C’est la règle du jeu, tout simplement. A 30 ans, elle a une expérience inégalable, un palmarès en béton armé, une régularité de métronome et une place de n° 1 mondiale pour couronner le tout, mais Evi Van Acker, joyau déjà éternel de la voile nationale, en super pole position pour un troisième voyage olympique consécutif avec une nouvelle chance de médaille solide comme un brise-lames, fait comme si rien n’était fait. « La sélection définitive, c’est pour le 2 juin, pas avant…, justifie-t-elle quand on s’étonne de sa retenue. Pour le moment, je n’y pense pas. »

Elle est de retour de Palma, où, dans son Laser Radial, cet esquif qu’elle s’escrime à comparer à « une planche à repasser », elle s’est offert une deuxième place au Trofeo Princesa Sofia, un podium de plus sur un tableau d’honneur long comme un jour sans pain. Une course « un peu plus difficile que prévu » sous le soleil qui a tanné sa peau. Elle lisse ses longs cheveux blonds, les passe devant puis derrière son épaule. Elle a l’œil qui pétille quand, tout en maturité, elle rappelle que la concurrence permanente avec sa jeune collègue et amie Emma Plasschaert, qui la suit à 15 places au ranking de sa classe, a l’avantage de la maintenir en éveil et de lui imposer l’excellence en toutes occasions.

« Cette décision tardive pour celle qui aura la place aux Jeux, c’est bien pour l’esprit d’équipe. Et puis, j’aurais mauvais grâce de râler. Il y a huit ans, lors de la préparation pour Pékin, j’étais toute seule, face à moi-même, et tout aurait été différent si j’avais pu bénéficier d’un entourage plus fourni. Aujourd’hui, nous avons un vrai groupe. A Palma, nous étions à 14, comme une grande famille. Non, franchement, la seule mauvaise nouvelle dans cette affaire, c’est qu’il n’y a qu’une place par pays par bateau aux JO… »

Evi Van Acker a le droit de parler. Un quart de siècle à avoir le pied marin lui a conféré un statut de patronne qu’ils sont aujourd’hui nombreux à lui envier. « J’aime bien mettre la Belgique sur la carte en voile ». De ses débuts, à 6 ans, sur un lac de la région gantoise, en compagnie de son frère, jusqu’à aujourd’hui, elle a multiplié les expériences, goûtant autant aux cruelles désillusions qu’aux joies les plus intenses. « J’ai toujours aimé naviguer, évoque-t-elle. Dès que j’ai essayé, j’ai su que ce sport était fait pour moi. »

Elle évoque ses premiers pas en Optimist, le bateau de chaque débutant, « ce temps de l’insouciance et du plaisir ». Son passage en Europe, qu’elle a mis du temps à maîtriser – « Au départ, je ne comprenais pas son fonctionnement, je terminais invariablement dans les 10 dernières de chaque régate » – avant de le qualifier pour les Jeux d’Athènes… et de voir sa place, non nominative, filer dans l’escarcelle d’une autre. Son transfert forcé en Laser Radial, suite à un changement du programme olympique, après une année d’errance – « Je trouvais ce bateau tellement laid que j’avais tout arrêté pendant plus d’un an… »

Quand elle s’y remet, fin 2005, elle retrouve son entraîneur néerlandais, Wil van Bladel, lui-même ex-régatier olympique, rencontré deux ans plus tôt à Amsterdam, où elle s’est exilée pour entamer des études de chimie, sur les conseils d’une collègue hollandaise, Merel Witteveen, et malgré les réticences originelles de ses parents. Elle évoque cette période de sa vie avec tendresse. « J’ai adoré cette ville et ce pays, je me suis fondue avec bonheur dans cette mentalité du “je dis ce que je pense”. Je crois qu’il y a aujourd’hui toujours quelque chose de néerlandais en moi ! »

Avec van Bladel, les liens vont rapidement devenir indéfectibles, surtout à partir du moment où en 2007, il devient son entraîneur à plein temps, puis responsable de l’élite flamande, qu’il va faire grandir et progresser. Entre eux, copies conformes de perfectionnisme et de rigueur, la confiance est totale. « Je lui dis tout, il est bien plus qu’un coach », précise-t-elle. Elle loue ses compétences, « uniques » d’expert des mers, des courants et des vents. « Ces dernières années, la technologie est devenue de plus en plus présente dans bon nombre d’équipes, qui n’hésitent pas à mettre beaucoup d’argent pour l’achat d’ordinateurs et de robots, notamment, alors que la nature, par essence, est imprévisible. Nous, on a Wil, c’est mieux ! »

A moins de 3 mois de l'ouverture des Jeux, Evi Van Acker est à nouveau n°1 mondiale en Laser Radial. Une situation qui la laisse pourtant imperturbable. Photo Belga.

A moins de 3 mois de l’ouverture des Jeux, Evi Van Acker est à nouveau n°1 mondiale en Laser Radial. Une situation qui la laisse pourtant imperturbable. Photo Belga.

Leur première aventure olympique, en 2008, tourne pourtant au fiasco. Surentraînée, bombardée favorite à son corps défendant, s’étant mis trop de pression, Evi, malade, ne termine que 8e dans les eaux de Qingdao, le site de voile des Jeux de Pékin. Elle met des mois à se remettre de cette désillusion qui a débouché sur un burn out. Mais quatre ans plus tard, aux Jeux de Londres, après une longue et patiente remontée vers les sommets, la récompense est au bout de la dernière bouée lorsqu’elle parvient, in extremis, à sauver une médaille de bronze après avoir commis plusieurs erreurs. « A ce niveau, la différence entre une 3e et une 4e place est forcément énorme. C’est pour ça que, même si j’attendais plus de ces Jeux, cette breloque m’a fait un plaisir fou. »

Elle affirme ne plus trop y penser aujourd’hui. Parce que ce qui la préoccupe avant tout, « c’est l’avenir, ce qui va arriver », c’est-à-dire Rio et ces troisièmes Jeux, quoi qu’elle en dise. Elle les a préparés avec une minutie d’horloger suisse. Cinq à six mois de présence sur place depuis le début de l’olympiade qui, pour elle, a vraiment démarré après l’obtention de son diplôme de bio-ingénieur à l’Université de Gand, en novembre 2014. « J’avais arrêté pendant 10 mois, j’en avais besoin. Quand j’ai repris la voile, mes mains et mes doigts l’ont senti ! »

Elle considère les eaux de la « Cité merveilleuse » comme les plus compliquées à gérer des trois sites olympiques qu’elle a connus. Les plus sales, aussi, confirmant leur situation alarmiste de dépotoir à ciel ouvert, surtout quand il pleut et que les égouts de la ville s’y déversent, dénoncée depuis des mois par les observateurs. « C’est n’est pas l’idéal pour nous, c’est vrai, mais ce l’est encore moins pour les gens qui vivent sur place, dit-elle. Plus que les déchets, que l’on enlèvera à coup sûr au moment des Jeux, ce sont les virus et les bactéries que charrie la mer dans la baie qui sont inquiétants. Il faudra être très prudent. »

Elle y fera face comme les autres et, surtout, comme ces « 8 filles qui joueront les médailles » cet été. Sans trop penser à l’attente qu’elle suscitera quatre ans après le bronze de 2012. « Ce qu’il faudra surtout que je fasse, c’est naviguer le mieux possible.»

Imparable…

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Gand, 23 septembre 1985.
Taille, poids. 1,72 m, 70 kg.
Résidence. Gand.
Discipline. Voile (Laser Radial).
Club. Royal Belgian Sailing Club.
Entraîneur. Wil van Bladel.
Passé olympique. 2008, 2012 (bronze).

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