Toma Nikiforov, ecce judo

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Il dit le vivre « très mal ». Un début de saison de guingois, trois dérapages mal contrôlés lors de ses trois sorties et le voilà « très énervé ». Toma Nikiforov, 23 ans, gueule de star et charisme qui va avec, avait presque perdu l’habitude de l’échec et de ces erreurs tactiques souvent liées à son trop-plein d’enthousiasme. « Je n’ai aucune excuse. Ce n’est pas parce que 2015 a été très bon que 2016 va être exceptionnel… »

Il parle à nouveau à la veille de son départ pour l’Euro de judo de Kazan. Pendant les six semaines qui ont précédé, il a préféré se taire et se terrer. Reprendre ses esprits. Bosser. Pour ce jouisseur de l’effort, qui n’est jamais aussi heureux que quand il prend et distribue des mandales, quand il sent une effervescence Alka-Seltzer dans ses bras qui pétillent alors jusqu’à la décomposition, ou quand son kimono lui glisse sur le dos tant il est rincé par l’huile de coude et d’ailleurs, revenir aux fondamentaux a visiblement fait du bien.

L’heure H arrive à grands pas, ces premiers Jeux dont on lui parle beaucoup et auxquels il dit penser « au moins une fois par jour » avec, comme résultante, « des mains qui deviennent moites et un cœur qui s’emballe ». Surtout qu’une année préolympique explosive marquée par les exploits – médailles de bronze aux Mondiaux, à l’Euro et au Masters, notamment, dans sa catégorie des moins de 100 kg – en a fait une sérieuse tête de gondole dans la vitrine de la future délégation belge à Rio. Un exemple, aussi, comme aime le lui rappeler son directeur technique, Cédric Taymans, quand il se permet un léger écart en termes de ponctualité. « Cela ne me plaît pas toujours, mais je n’ai pas trop le choix. Je vois que les plus jeunes m’observent de plus en plus. »

La pression, il le jure, le trouble à peine. « Ce rôle, je l’assume parce que je le connais. Cela a toujours été comme ça, dès ma première grande compétition internationale, au Festival olympique de la jeunesse 2009, à Tampere (NDLR : remportée, à 16 ans). Je sais qu’on attend beaucoup de moi. De toute façon, en compétition, pour me déstabiliser, il faut y aller ! »

Son destin de champion, inévitable, s’est dessiné très tôt, avant même qu’il ne sache marcher. Quand son père Nikolay, lui-aussi judoka international, et sa mère Angelina, tous les deux immigrés bulgares, le descendaient de deux étages pour l’installer dans la salle de judo minimaliste du Crossing de Schaerbeek au-dessus de laquelle ils créchaient à leur arrivée en Belgique. Une question d’atmosphère. De paysage. Et d’odeur.

« Quand tu y rentres, ça pue le travail et la sueur, dit-il. Tu te bastonnes, tu te brûles en te frottant au tapis, tu dégueules. Et je ne parle pas de la tête des vestiaires… J’ai toujours adoré ce décor, cette ambiance de club de quartier ! »

Toma Nikiforov est éminemment Schaerbeekois. Même au fil de trois déménagements, il a grandi à l’ombre de la gare toute proche. Elle lui a toujours servi de repère, comme le snack du coin a longtemps fait office de camp de base. Il connaît les moindres recoins de ces artères si décriées depuis quelques semaines, où il s’est confectionné son groupe de potes. « J’adore mon quartier, lance-t-il en guise de déclaration d’amour. Je refuse de tomber dans la paranoïa ambiante. »

Il est aussi profondément bulgare. Dans sa manière de penser, de se comporter. De par cette langue qu’il pratique à domicile. De par « le sang chaud » qui coule dans ses veines, lui dont la famille et les fans suivent les évolutions pas à pas du côté de Sofia. De par « les tonnes de yaourt et de feta » qui ont transité par son estomac pour « fabriquer » le beau bébé d’un quintal – et un peu plus – qu’il est aujourd’hui. Un bébé qu’il est toujours aux yeux de sa mère, sa meilleure confidente. « C’est la personne qui me connaît le mieux au monde, une vraie maman poule. En un coup, d’œil, elle est capable de dire, avant une compétition, si je suis bien ou pas. »

Comme lui, elle a vécu ses souffrances de judoka en devenir après chaque blessure, chaque opération – cinq jusqu’ici, deux aux genoux, deux aux épaules, une aux avant-bras. Mais même couturé de partout à un âge à peine défait, Toma Nikiforov n’a jamais envisagé de renoncer. « Après chaque interruption, avec les entraîneurs, on a fait des ajustements pour qu’elles ne se reproduisent pas. Ces derniers temps, je touche du bois, je me blesse moins qu’avant. »

Au fil du temps, Toma Nikiforov a appris à poser son judo pour ne plus s'exposer. Tout en restant lui-même. Photo Belga.

Au fil du temps, Toma Nikiforov a appris à poser son judo pour ne plus s’exposer. Tout en restant lui-même. Photo Belga.

Il dit avoir su qu’il ferait du judo son métier dès l’âge de 16 ans, après avoir aussi tâté, plus jeune, avec succès à la natation, à la gymnastique et au tennis dans un accès de boulimie qui a toujours été sa marque de fabrique. « Quand, gamin, mes parents m’emmenaient à la plaine de jeux, on ne repartait jamais avant que j’ai essayé tous les engins. J’avais un trop-plein d’énergie qu’il fallait évacuer. J’y allais à fond… avant de m’écrouler quand on rentrait à la maison. » Aujourd’hui encore, quand il a des joules à dégorger, il sollicite son frère Dylian, 16 ans, son clone, son avatar, son « mini moi » lui aussi plein de promesses, pour aller se mettre des baffes au club. « On enfile une veste de kimono et on y va ! A fond. Je lui dis : “Je t’étrangle ou je te casse le bras si tu ne frappes pas !” Je ne fais jamais de randori (combat d’entraînement) à moitié. Sauf avec mon père. Lui, quand on s’entraîne ensemble, je ne le jette pas, je le dépose ! »

C’est son géniteur qui, en 2008, il l’avoue, lui a ouvert les yeux sur les vraies nécessités du travail après un tournoi bâclé en Pologne. Deux défaites inattendues pour lui qui, à l’époque, survolait déjà ses contemporains sur les tatamis belges. « Quand je suis rentré, je lui ai demandé : “Comment ça se fait ?” Il m’a emmené en Bulgarie pendant l’été pour que je comprenne. J’ai suivi l’équipe nationale junior qui préparait l’Euro. En deux mois, j’ai pris 10 kilos de muscles. Et j’ai réalisé que pour réussir, il fallait avoir faim et bosser. »

Son jusqu’au-boutisme et son talent ont perduré. Et, comme il n’a jamais envisagé de combattre pour un autre pays que celui « où j’ai grandi et où j’ai tout appris », ceux-ci ont convaincu la Défense de le prendre sous son aile comme sportif d’élite. Tous les matins, il bénit le ciel de lui avoir offert cette vie qu’il considère comme « la plus belle », entre entraînements et compétitions, en Belgique ou à l’étranger.

Il dit aimer son sport de toutes ses pores parce que, même s’il est de combat, on y est « dans la retenue régie par des règles ». « Je ne fais pas du judo pour jouer de mon physique. Je ne me balade pas en marcel les biscoteaux à l’air. Si je fais du judo, c’est pour le judo. »

La meilleure des motivations.

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Etterbeek, 25 janvier 1993.
Taille, poids. 1,89 m, 106 kg.
Résidence. Schaerbeek.
Discipline. Judo (moins de 100 kg).
Club. Crossing de Schaerbeek.
Entraîneurs. Damiano Martinuzzi et Frédéric Georgery.
Passé olympique. /

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