Seppe Van Holsbeke, sabre émouvant

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Il a la gueule un peu fatiguée en cette fin de matinée frileuse. Grève du rasage visiblement engagée, il a le poil dru qui entoure son bas de caisse et sa tignasse fleure bon l’effort récent. Seppe Van Holsbeke vient de s’offrir deux heures de travail intensif sur les pistes de la nouvelle salle d’escrime du centre Bloso de Gand, inaugurée il y a deux mois à peine, parce qu’il n’y a plus une minute à perdre après cette qualification pour Rio décrochée sur le fil lors de l’épreuve de sélection de Prague, à la mi-avril.

Comme toujours, il a avalé ces moments par lampées. Goulûment. Comme s’il fallait ça pour y croire. Vraiment. Enfin. Son regard d’un clair profond s’illumine et sa bouche part en demi-lune quand il y repense. Car c’était maintenant ou jamais que ça devait arriver. Quatre ans après une première déconvenue sur la route de Londres et deux ans après une seconde qui lui avait presque fait prendre, à l’époque, une décision drastique qu’il aurait pu regretter.

« A la mi-2014, c’est vrai, après une première élimination au premier tour des Mondiaux, à Kazan, je m’étais posé pas mal de questions, raconte-t-il. D’habitude, je suis un éternel optimiste, mais là je savais que j’allais perdre mon contrat d’athlète de haut niveau à la Communauté flamande. A quoi bon continuer ? C’est ma compagne qui m’a encouragé à le faire. A deux ans de Rio, elle ne voulait pas que je baisse les bras. On a fait pas mal de sacrifices, mon carnet d’épargne a sérieusement souffert mais, petit à petit, j’ai pu me relever. Après un an de chômage, j’ai retrouvé un très bon niveau, j’ai fait de gros progrès sur le plan mental et on m’a repris comme élite. »

Van Holsbeke n’a pas déçu ceux qui ont cru en lui. Sabre à la main, cette arme tellement faite pour lui et pour son caractère entier parce qu’au contraire du fleuret ou de l’épée, « plus tactiques », elle implique « des décisions rapides », il a arrêté de gamberger pour être prêt le jour J. « Je suis resté calmement sous mon escalier (sic) en me préparant à tous les scénarios possibles : une erreur d’arbitrage, une blessure, un retard dans la compétition. Je savais que rien ne pourrait me perturber. Lors de la compétition, j’ai foncé sans me retourner. Je voulais tellement cette qualification… Pour comprendre, il suffit de lire le regard que j’affichais. Et de voir mon soulagement énorme et celui de mes potes quand j’ai atteint les demi-finales, synonymes de qualification. »

Des potes venus à six jusqu’en République tchèque en convoi sans l’avoir prévenu, si ce n’est la veille de la compétition, via un « selfie », alors qu’ils étaient sur la route, pour ne pas qu’il s’émeuve en les voyant débarquer dans la salle. Des amis avec lesquels, lui, le fan de reggae, tient, chaque année un stand au festival Polé Polé qui, à Gand, célèbre les musiques du monde. Et qui ont juré d’être là Rio, « les fous ! »

« Après la qualification, la fête a été mémorable, évoque-t-il. On a commencé au verre, puis à la bouteille. Mais désormais, je suis à l’eau ! »

L’escrime, il l’a souvent répété, est venu à lui par hasard, à la vision d’un dessin animé de cape et d’épée où Riri, Fifi et Loulou, les neveux de Donald, jouaient aux mousquetaires. Le temps de se laisser convaincre par sa mère qu’il était possible de les imiter « pour de vrai », et il débarquait à la Halle aux draps de Gand, juste à côté du Beffroi, à la Confrérie Saint-Michel, le plus vieux club d’escrime de la planète, 403 ans au compteur. Un endroit d’une magique majesté, où le parquet et sa poussière ont des siècles, et dont on ne ressort pas indemne quand on est susceptible d’attraper le microbe de ce sport aux codes scellés dans l’histoire.

« J’avais 10 ans à l’époque, se souvient Seppe. En un regard, j’ai été conquis. Aujourd’hui encore, quand j’y retourne, ce lieu me laisse toujours la même impression. J’y ressens une pointe de nostalgie tout en y puisant une grosse dose d’énergie. »

Il affirme qu’il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre qu’il avait trouvé sa voie et que celle-ci le mènerait assez loin. Toujours au sabre, l’arme qui, cette année-là, était privilégiée au club, où on joue la rotation. « Une fois par an, il y a un tournoi interne appelé “tir au roi” où chacun est appelé à concourir avec les trois armes pour voir qui est l’escrimeur le plus complet du club. Celui qui l’emporte est sacré “roi” de la Confrérie pour un an ; celui qui gagne trois années consécutivement est déclaré “empereur”. Jusqu’à présent, je n’y suis jamais arrivé parce que j’ai loupé certaines éditions à cause du calendrier international. Mais je l’avoue, ça me plairait. Tout le monde a envie de devenir empereur un jour, non ? »

Sabre à la main, Seppe Van Holsbeke a enfin réussi à atteindre l'objectif de sa vie après une grosse déconvenue en 2012. Photo Belga.

Sabre à la main, Seppe Van Holsbeke a enfin réussi à atteindre l’objectif de sa vie après une grosse déconvenue en 2012. Photo Belga.

Très vite, son père transforme la camionnette familiale en mobilhome pour l’emmener aux quatre coins de l’Europe en compétition à moindre frais. « On dormait souvent sur les parkings ! » Et le petit Seppe se met à grandir en talent et en taille. Jusqu’à atteindre, aujourd’hui, la hauteur de 1,98 m, « ce qui est à la fois un avantage et un inconvénient car si j’ai une plus longue portée, j’offre aussi une plus grande surface à mes adversaires quand je me loupe ! »

En 2008, en panne d’expérience, il ne remplit pas les critères du COIB pour aller à Pékin. Mais en 2012, la délivrance se dessine. Jusqu’au tournoi qualificatif européen de Bratislava, où il échoue à la 3e place là où il n’y en avait que deux qui donnaient accès aux Jeux. « Je me suis encore entraîné pour les championnats d’Europe qui suivaient, mais pendant les Jeux de Londres, j’ai baissé les volets. C’était vraiment trop dur… »

Maintenant qu’il sera enfin de la partie, il ne veut rien laisser au hasard. Il a prévu d’aller écouter les conseils de Cédric Gohy, le dernier escrimeur à avoir représenté la Belgique aux Jeux, à Athènes en 2004, qui lui a proposé de lui expliquer les erreurs à ne pas commettre. Il entend aussi gagner quelques places au ranking mondial, où il est actuellement 27e, pour maximaliser ses chances de ne pas hériter d’un trop gros lot au tirage. « On n’est jamais trop prudent… »

A 28 ans, il a déjà annoncé que ce serait sa première et dernière fois. Parce que son corps « agressé » depuis longtemps par le sport de haut niveau ne supporterait sans doute pas une olympiade de plus. « L’escrime est un sport “unilatéral”, rappelle-t-il. Je suis constamment de travers, je ne fais travailler le plus souvent que la moitié gauche de mon organisme. Je commence à le sentir. Je pense que mon dos ne serait pas content si je décidais de poursuivre l’aventure. »

Il a déjà tout prévu pour sa reconversion. Celle-ci passera par le bâtiment. Fort de son expérience de bricoleur, lui qui a transformé sa maison « pierre par pierre pendant 6 ans avec des mains qui savent tout faire», il s’installera comme « coach en rénovation » plutôt que comme prof de gym, sa formation initiale. « Je me suis rendu compte qu’il y avait plus de débouchés dans cette branche où je peux être de très bon conseil. Vous n’imaginez pas comme les gens qui se lancent dans cette aventure sans se faire aider se font avoir… »

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Wetteren, 19 janvier 1988.
Taille, poids. 1,98 m, 91 kg.
Résidence : Oostakker.
Discipline. Escrime (sabre).
Club. Confrérie Saint-Michel.
Entraîneur. Paul Corteyn.
Passé olympique. /

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