Julie Croket, à corps gagné

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Le jour où elle est devenue majeure, Julie Croket a pleuré. Beaucoup. « Toutes les larmes de mon corps », encore menu à l’époque, mais subitement massacré la veille par un atterrissage mal maîtrisé lors d’un mouvement au sol mille fois exécuté. « J’étais retombée brutalement, j’avais entendu un “clac”, comme si un élastique se brisait à l’intérieur de mon genou. » On était le 30 juin 2012, à vingt-quatre heures de son 18e anniversaire, « le pire de tous », et à quelques semaines des Jeux de Londres, pour lesquels elle avait déjà empaqueté sa tunique de gymnaste pailletée. En un éclair, tout s’était envolé. Passée l’opération, programmée deux jours plus tard, elle allait mettre six mois à récupérer. Une éternité.

« Je ne sais pas ce qui m’a aidé à tenir le coup. Ma famille, bien sûr. Ma passion pour mon sport. Le soutien du monde de la gym. Mon coach mental. Et quelques attentions particulières comme celle de Justine Henin, qui est venue me rendre visite. Quelqu’un comme elle, chez moi, pour moi, je n’y croyais pas ! Elle m’a rassurée, m’a dit qu’elle aussi avait eu des blessures et m’a encouragée à y croire. Ca m’a donné de la force. »

Petit à petit, en se fixant régulièrement des mini-objectifs, elle a effectivement refait surface. « Le chirurgien qui m’a opérée m’avait promis que, même avec un nouveau ligament artificiel, je redeviendrais la même qu’avant. Il avait raison. »

Aujourd’hui, à 21 ans, mûrie par les saisons, Julie Croket observe ce temps d’avant avec une placide sérénité. Comme si plus rien ne pouvait l’atteindre. Comme si ce premier rendez-vous manqué, suivi de quelques autres quand son coude – en 2013 – et sa cheville – en 2015 – ont à leur tour rendu l’âme, n’avait été qu’un passage obligé. « Faire une carrière en gymnastique sans se blesser, c’est très compliqué. C’est un sport merveilleux, mais qui exige beaucoup de votre corps. Il faut être à 100%, toujours. Et hyper concentrée. Quand on se lance pour un double salto, on ne peut pas se permettre de penser à autre chose. C’est ce qu’on nous martèle dès notre plus jeune âge. A raison. »

Elle a un vécu qui lui donne le droit de parler et elle ne s’en prive pas. Débit TGV, elle fait aller ses grands yeux et sa bouche part en mimiques impayables maintenant que l’excitation olympique est revenue avec cette qualification en équipe lors du « test event » de Rio, en avril. « Un exploit dont il faut mesurer la portée ! », insiste-t-elle. Elle le place plus haut encore que sa sélection individuelle d’il y a quatre ans. « Toute ma vie, j’ai rêvé d’aller aux Jeux olympiques, mais y aller en équipe, ce serait encore mieux ! »

Elle utilise le conditionnel à dessein. Parce que pour elle comme pour les autres, rien n’est joué. A neuf filles pour cinq places, cela laissera forcément une petite moitié de malheureuses sur le carreau. Elle sait qu’elle a pour elle son expérience, son charisme et sa maturité, un don pour la résilience aussi. Mais face à la brillance et la valeureuse jeunesse des gamines du groupe, il faudra s’accrocher pour convaincre le coach. « Je préfère croire que je serai dedans plutôt que de me dire qu’il y a un risque de ne pas y aller, dit-elle. Et je m’entraîne à fond pour ne pas avoir de regrets. »

Ce serait, pour elle, une apothéose. Le couronnement de quinze années de travail entamées par hasard dans l’aspiration de sa petite sœur Stephanie (« à la française, mais sans accent sur le “e”, un compromis entre mon papa flamand et ma maman wallonne, qui vient de Visé ! ») qui avait été la première à se rendre au club de gym de Termonde, là où elle avait plutôt opté pour l’académie de dessin, « où on me disait que j’étais douée ».

« A un moment donné, j’en ai eu assez. J’ai commencé à avoir envie de rejoindre ma sœur quand j’allais la voir à l’entraînement. Ma mère, au départ, ne voulait pas ; elle estimait que comme elle avait payé la cotisation à l’académie, je devais au moins terminer l’année. Un jour où elle était absente, j’en ai profité pour monter sur le praticable. Je n’en suis plus jamais descendue ! »

Pour revenir à niveau, Julie Croket a souffert. Aujourd'hui, à bientôt 22 ans, elle est prête. Photo Reuters.

Pour revenir à niveau, Julie Croket a souffert. Aujourd’hui, à bientôt 22 ans, elle est prête. Photo Reuters.

L’apprentissage, elle l’assure, ne lui a jamais pesé, que du contraire. Parce que très vite, son entraîneur de l’époque, Dirk De Strooper, qui avait décelé en elle quelques gênes de championne, s’est attelé à la « préparer » pour qu’elle puisse rejoindre le sport-études de Gand, le « saint des saints », à heure et à temps. Avec son assentiment.

« J’aimais bosser, j’étais demandeuse, dit Julie Croket. Mon rêve, c’était de faire des compétitions internationales avec les meilleures, surtout les Américaines. Je les regardais, j’étais très fan ! »

Elle se souvient de son arrivée au centre fédéral à 11 ans. Une vie chamboulée par un rythme endiablé. Entraînement-école-entraînement, tous les jours. Six heures quotidiennes à enchaîner sol, saut, poutre et barres asymétriques, avec une nette préférence pour le premier des quatre agrès, « le plus complet parce qu’il nécessite à la fois des qualités athlétiques, acrobatiques et artistiques ». Un régime à supporter forcément loin des siens même si « au départ, il y avait ma sœur, mais qui n’est pas restée », avant les devoirs et le coucher pas trop tard à l’internat réservé aux élites du sport flamand. « Il a fallu s’acclimater, parce qu’on ne passait que le samedi comme jour complet dans sa famille. Mais j’ai très vite eu le sentiment que cet endroit était ma deuxième maison. Jamais je ne m’y suis sentie seule. Il y avait les copines de la gym, les sportifs des autres disciplines, on était tous dans le même bateau. »

Sa percée définitive a coïncidé avec l’arrivée de l’entraîneur français Yves Kieffer, un gros CV, qu’il a fallu apprivoiser… comme la langue de Voltaire qu’il n’a jamais cessé de pratiquer. « Au début, c’était un peu compliqué, surtout pour les termes spécifiques de la gymnastique, qui n’étaient pas les mêmes que ceux qu’on avait toujours utilisés jusque-là en néerlandais. Heureusement, je n’étais pas la moins bonne en français ! » Comme les autres, elle a aussi vite adhéré à sa philosophie de privilégier le groupe plutôt que les individualités, un changement radical par rapport à celle de ses prédécesseurs qui a rapidement porté ses fruits. « Et puis, il a toujours cru en moi et m’a soutenue, même dans les moments difficiles. »

Future institutrice, métier qu’elle apprend au travers de cours en ligne, elle affirme ne pas savoir de quoi sera fait son après-Rio. Parce qu’avant l’« après », elle préfère se concentrer sur ce « pendant » tant désiré. Son plus beau combat.

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Bornem, 1er juillet 1994.
Taille, poids. 1,58 m, 57 kg.
Résidence. Termonde.
Discipline. Gymnastique artistique.
Club. GymMAX.
Entraîneurs. Dirk De Strooper, Yves Kieffer.
Passé olympique. /

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