Marc Ledoux, entièrement “ping”

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Il croit qu’il n’y arrivera pas. « Sept Jeux, quand même, c’est très fort… » Il a, devant lui, l’image de Jean-Michel Saive, l’une de ses sources d’inspiration quand, gamin, il s’était lancé à corps perdu dans le tennis de table. « C’était l’idole, ajoute-t-il. Il lui arrivait de venir au club, pour une démonstration. Quand je le voyais, j’en avais peur, je n’osais pas l’approcher ! Aujourd’hui, c’est devenu plus qu’une connaissance, mais mon respect pour lui est resté intact. »

Cet été, à Rio, Marc Ledoux va un peu plus se rapprocher de son record. Il en sera à quatre participations consécutives depuis sa grande entrée dans la famille paralympique lors de l’édition 2004, à Athènes. Un débarquement en fanfare où il avait conquis l’or en interpays et l’argent en individuel, savoureuse revanche après une non-sélection en 2000 qui l’avait « dégoûtée ». « Et j’espère encore être là dans quatre ans, à Tokyo. J’ai une relation particulière avec le Japon, le pays où j’ai disputé mon premier tournoi international. J’y ai gardé beaucoup d’amis qui m’en parlent déjà. Et puis, une de mes premières copines était japonaise ! »

Il rougit un peu. Ramène énergiquement sur la table ce bras droit qui a tendance à filer vers le ciel quand il s’emballe. « Des spasmes…, s’excuse-t-il presque. Quand j’étais gamin, des médecins avaient suggéré une opération du cerveau aux Etats-Unis dans l’espoir que je le récupère, mais, vu les risques, mes parents n’avaient pas voulu. Même s’ils ne sont plus là, je les en remercie tous les jours… »

A 30 ans, Marc Ledoux a appris à dompter ce corps qui l’a lâché à sa naissance prématurée et compliquée, pendant laquelle son cerveau a cessé d’être irrigué pendant quelques précieuses minutes jusqu’à le laisser avec des cellules endommagées et un côté droit handicapé. « On était en plein carnaval de La Louvière. L’ambulance qui transportait ma mère, qui avait fait une hémorragie, vers l’hôpital a été bloquée dans la foule et on a perdu du temps. Tout est parti de là. »

Aujourd’hui, avec le recul, il dit «rigoler » de cette anecdote avec un aplomb qui force l’admiration. Car si ce n’est des moqueries inévitables à l’heure de l’école primaire, « surtout en raison de ma démarche un peu bizarre », il est parvenu à dépasser son handicap jusqu’à le rendre presque invisible. « Dès le départ, mon père, qui était lui-même tétraplégique après avoir contracté la polio, m’a dit qu’il ne fallait pas que ça m’empêche de vivre. Avec ma mère, il s’est battu pour que je récupère un maximum. On n’a jamais lésiné sur les séances de kiné. »

L’exemple de son géniteur, pongiste en chaise, lui a, dit-il, « donné l’envie de se battre » et l’a incité à « ne jamais (se) plaindre ». Et l’a, par ailleurs, forcément orienté vers le « ping » puisque, à la maison, « il y avait une table et un robot face auquel il s’entraînait quotidiennement ». « Il dirigeait le club de La Palette Deux-Haine, où il était également joueur. Ca m’a plu tout de suite. Je m’y suis affilié à 7 ans et, la saison suivante, je disputais les interclubs avec les valides. Ce n’est qu’à 12 ans que j’ai joué ma première compétition internationale handisport. Avec mon père comme coach. Il l’est resté jusqu’à sa mort, d’un cancer généralisé, en 2008. »

Un drame qu’il a digéré tant bien que mal, comme le décès de sa mère, en 2000, dans des circonstances improbables. « Elle venait de se remarier, elle était en voyages de noces à Cuba, quand le bus dans lequel elle se trouvait a eu un accident dont elle n’est pas ressortie vivante. Initialement, elle m’avait demandé si je ne voulais pas les accompagner, son mari et elle, mais j’avais dû décliner parce que j’avais une compétition préolympique au même moment en Floride. Le hasard a voulu que j’étais en train de faire du tourisme à Key West quand la collision s’est produite. Sans le savoir, nous étions à 50 kilomètres l’un de l’autre à vol d’oiseau… Le choc émotionnel a été terrible. C’est depuis cette époque que j’ai des problèmes aux yeux et que je dois porter ces lunettes. »

A Rio, Marc Ledoux disputera ses quatrièmes Jeux paralympiques consécutifs. Photo BPC.

A Rio, Marc Ledoux disputera ses quatrièmes Jeux paralympiques consécutifs. Photo BPC.

Dans son habit de pongiste, « Marcus », comme on l’appelle dans le milieu et dans sa région du Centre, s’est toujours défini comme un « all-rounder », un renvoyeur infatigable, toujours très près de la table. Un « mauvais perdant », aussi, qui « se hurle dessus » quand ça ne va pas. Contraint et forcé, il a appris à jouer de la main gauche, avec laquelle il lance la balle avant de servir. « Ce n’est pas pratique mais je me dis qu’il y a pire ; certains doivent le faire avec la bouche… »

Dans sa catégorie de handicap, la 8, « celle où celui-ci est important sur un ou deux membres du corps et gène le déplacement », il a atteint les sommets mondiaux, jusqu’à la place de n°1, qu’il a occupée en 2004 et 2008, « une vraie fierté ». Et même si la poussée des jeunes l’a aujourd’hui quelque peu rétrogradé, il bénit le sport de lui avoir offert « une vraie liberté » en lui permettant de s’exprimer. « On ne me reconnaît pas comme un handicapé mais comme un sportif, explique-t-il, lui qui bénéficie d’un contrat d’élite à la Fédération Wallonie-Bruxelles au même titre que les « stars » que sont les frères Borlée, Charline Van Snick ou Nafi Thiam, depuis qu’Anne d’Ieteren, la présidente du Comité paralympique belge, a plaidé sa cause. Je me rends compte de la chance que j’ai. Grâce au sport, j’ai joué partout, j’ai vu cinq continents. C’est pour ça que j’encourage tous les moins-valides à en faire, à ceux qui se retrouvent paralysés après un accident à penser à cette reconversion. Parfois, on m’appelle pour convaincre. Tout récemment, j’y suis arrivé avec un gamin de 8 ans d’Anderlues, à qui j’ai appris à servir ; il souffrait du même handicap que moi et je lui ai montré que c’était possible. »

Sa carrière au sommet a toujours été intimement liée à celle de Mathieu Loicq, autre pongiste hennuyer paralympique avec lequel il fait équipe depuis 2001 et a les initiales en commun. Ils ont souvent partagé les mêmes joies et se sont parfois affrontés dans des moments cruciaux, comme lors de la finale des Jeux paralympiques d’Athènes, perdue par Marc, ou comme en décembre dernier lors de celle de la Copa Costa Rica, décisive pour la qualification pour Rio, qui n’a pas souri à Mathieu.

« Ce n’est jamais évident de jouer contre lui, admet-il. On est toujours très nerveux quand on s’affronte. Mon coach m’avait dit de faire le vide et j’ai joué à fond, simplement, sans me poser de questions. Sur le moment, je n’ai guère savouré, par ce que je ne voulais pas qu’il soit écarté. Heureusement, trois mois plus tard, il a bénéficié d’une wild card qui lui permettra d’être à Rio à mes côtés, comme il l’a toujours été depuis nos premiers Jeux. »

On ne change pas un double ML qui gagne…

CARTE D’IDENTITE
Naissance. La Louvière, 4 mars 1986.
Taille, poids. 1,86 m, 80 kg.
Résidence. Strépy-Bracquegnies.
Discipline. Tennis de table.
Clubs. RTTC Manage et Entente Louviéroise pour Sportifs Handicapés.
Entraîneur. Michel Verhaeverbeke.
Passé paralympique. 2004 (or et argent), 2008, 2012.

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Une réponse à Marc Ledoux, entièrement “ping”

  1. verhoeven dit :

    Un vrai bonheur de lire cet article, il est un exemple pour la nouvelle génération.
    Je le félicite.

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