François Heersbrandt, enfin libre

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

L’attente a été longue. Surtout nerveusement. Avec de gros moments de doute. « Une expérience de vie que l’on est content d’avoir derrière soi… », admet-il. Le dernier week-end de mai, à l’issue du diptyque Euro de Londres – championnats de Belgique, il a enfin su que c’était bon. Que plus personne ne viendrait le dépasser. Et que malgré cette délicate opération au genou du 25 janvier, son chrono record sur 50 m libre établi en mai 2015 conserverait son statut d’ouvre-porte olympique.

François Heersbrandt a sué. Avec classe et distinction, sans trop faire de bruit, fidèle à son image de gendre idéal de la natation belge, mais il a sué. Une rééducation par paliers, avec des progrès et des revers pour tenter de retrouver cette mobilité perdue depuis cet « incident » survenu en pleine séance de musculation en octobre dernier. Un test de force maximale recommandé par un nouveau préparateur physique « qui ne me connaissait pas ». « Quelque chose que je ne voulais pas faire à la base, parce que je sais que je suis fragile, mais que j’ai finalement accepté, en oubliant mes inhibitions. Ce n’était pas très malin. Au bout du compte, celui à qui j’en ai le plus voulu, c’était moi… Je me suis dit que j’aurais dû être moins docile. »

A 26 ans, le Wavrien ne cherche pas à fuir ses responsabilités, trop fier de ce qu’il a atteint au détour de son parcours atypique de nageur – souvent – solitaire. Un nageur venu à l’eau à 10 ans, seulement, parce que finalement plus attiré par le sport que par la musique qu’enseignait sa mère – « Même si j’ai quand même fait du piano, du violon, du violoncelle et des percussions, le seul instrument qu’elle m’a fait arrêter… » – qui l’a élevée seule après le décès brutal de son mari alors que François n’était encore qu’un bébé. Un nageur « hors normes » avec son gabarit passe-partout, qui a longtemps privilégié les sensations au volume, « loin des conventions obsolètes du milieu ». Et qui a réussi à prouver qu’il n’y avait « pas qu’un chemin pour arriver au sommet ». Là où, il l’affirme, « personne ne m’attendait. »

Pendant des années, il a traversé les bassins en papillonneur averti, conscient de ses possibilités, se frayant un passage avec ce style de nage jusqu’aux JO de Pékin et de Londres en duo avec Rudy Declercq, son entraîneur de l’époque, avec lequel il formait un binôme qui en intriguait plus d’un tant il sortait du « cadre ». Puis, usé par l’incertitude statutaire de son coach et par une instabilité logistique, qui l’obligeait à écumer les bassins du Brabant Wallon et de Bruxelles au gré des disponibilités de ceux-ci, il s’est laissé tenter, il y a un peu moins de deux ans, par un exil volontaire, à Caserte, en Italie, pour rejoindre le groupe professionnel ADN Swim Project dirigé par Andrea Di Nino. Une deuxième expérience à l’étranger après celle – peu convaincante parce que trop précoce – vécue à Toulouse de 2008 à 2010.

Là-bas, dans la Botte, François Heersbrandt a découvert un autre monde et une vraie vie de pro. Un environnement propice à la performance, où rien n’est laissé au hasard, avec des installations de premier plan toujours disponible aux meilleures heures et un encadrement constamment braqué sur la performance. Une révélation.

« Il me fallait du changement, dit-il. En Belgique, surtout à cause du manque d’infrastructures, je commençais à fatiguer. Partir là-bas, c’était une belle façon de me relancer dans l’optique des Jeux. Si j’avais su, j’y serais même allé un an plus tôt… »

Grâce aux 10 autres nageurs du « team » dont il partage le quotidien, il dit avoir ouvert les yeux. « Ici, tout le monde a sa manière de travailler, ses bons moments et ses problèmes. Je regarde, j’écoute et j’échange. J’ai l’impression de mieux comprendre le monde de la natation. »

Après un début de carrière en papillon, François Heersbrandt n'est pas mécontent d'être passé au crawl. Photo Belga.

Après un début de carrière en papillon, François Heersbrandt n’est pas mécontent d’être passé au crawl. Photo Belga.

Un sport qui use, avec ces kilomètres qu’il faut inévitablement avaler et qui parfois le rebutent mais qu’il n’arrive pas à trouver lassant malgré huit années au sommet avec les contraintes qui vont avec. « La natation reste un plaisir, surtout au niveau sensitif. C’est quelque chose qui me touche. Vraiment. »

Au fil des mois, il s’est laissé convaincre de délaisser ce 100 m papillon qui l’avait pourtant conduit sur la 3e marche du podium à l’Euro 25 m de Szczecin, en 2011, et en demi-finale aux Jeux de Londres, en 2012, avec un record de Belgique (52.22) qui n’a plus bougé depuis, pour se braquer sur le 50 m libre. « J’avais l’impression que je n’irais pas plus vite sur 100 pap’ ; je manquais toujours de vitesse dans ma deuxième longueur de bassin. Plus j’essayais de trouver une solution en changeant ma manière de travailler cette partie de course, moins ça allait. Je me suis dit qu’il fallait dès lors que je me concentre sur la distance la plus courte pour continuer à progresser ; en natation, c’est souvent dans ce sens-là qu’on va au fil des ans. Et comme il n’y a pas de 50 m papillon au programme olympique, j’ai décidé de me concentrer sur le crawl en vue de Rio. C’est marrant, quand j’étais jeune, je trouvais ce style de nage très compliqué ! »

François Heersbrandt ne regrette pas d’avoir fait sa mue sur 50 m libre. L’an dernier, à Anvers, il a réussi, en 22.17 le deuxième temps belge sur la distance, à 4 centièmes du record de Belgique de Yoris Grandjean. Un chrono encourageant, puisqu’il le qualifiait pour les Jeux, mais qu’il n’a pu reproduire, deux mois plus tard, aux Mondiaux de Kazan, où, en 22.48, il a loupé les demi-finales pour 1 centième.

« Un petit excès de confiance et un manque de connaissance de la course, reconnaît-il. Je dois faire en sorte de ne plus me faire avoir comme ce jour-là… Le vrai défi du 50 m libre, c’est qu’il ne permet pas le droit à l’erreur. Ca tombe bien : la recherche de la perfection est quelque chose qui me passionne. »

Depuis son opération, c’est vers elle qu’il tend même s’il a dû prendre son mal en patience. « Je suis à 80% de mes moyens, je dois encore bosser mes ondulations dans les 15 premiers mètres de course. Mais je ne panique pas, il me reste du temps. » Du temps pour tenter d’atteindre son rêve de finale, un défi qu’il sait peut-être trop haut perché, vu les circonstances. « Dans une course parfaite, je dois être capable de tourner en 21.90. »

Il dit ne pas encore penser à l’immédiat après. Mais se verrait bien, à terme, devenir entraîneur à son tour, parce que la matière le « passionne » et parce qu’il est persuadé qu’il pourrait faire « quelque chose » de toute l’expérience qu’il a acquise.

« Il y a beaucoup de progrès à réaliser dans ce domaine où j’ai l’impression qu’on est encore à l’âge de pierre. La plupart des coachs s’inspirent des meilleurs nageurs du monde pour appliquer leurs méthodes. Or, s’ils sont les meilleurs du monde, c’est parce qu’ils sont des exceptions. Moi, je crois à un système beaucoup plus individualisé. »

Celui qui ne lui a pas trop mal réussi jusqu’ici.

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Uccle, 12 décembre 1989.
Taille, poids. 1,79 m, 76 kg.
Résidence. Wavre.
Discipline. Natation (50 m libre).
Club. ADN Swim Project et CNSW.
Entraîneur. Andrea Di Nino.
Passé olympique. 2008, 2012.

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