Yuhan Tan, médecin volant

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Pendant deux semaines, en cette fin de mois de mai, il est basé à Bruxelles, en stage à l’Hôpital Universitaire de Jette, pour tenter d’y décrocher l’une des rares places dans l’équipe d’orthopédie qu’il rêve de rejoindre à la rentrée académique pour y poursuivre sa spécialisation. Quinze jours harassants où, de 8 à 18 h, il doit se montrer sous son meilleur jour entre auditoires, labos et salles d’opération afin de convaincre. Avant de repartir se concentrer sur sa session d’examens à l’Université de Maastricht, où la dernière salve de sa 6e année de médecine est prévue le 22 juillet… « Et pendant ce temps-là, mes concurrents s’entraînent ! », ajoute-t-il avec un sourire légèrement désolé.

A 29 ans, Yuhan Tan est au comble de la schizophrénie à moins de deux mois de ses deuxièmes Jeux olympiques. Entre son statut de futur docteur et celui de n°1 belge de badminton, il navigue au radar. Avec des dérapages sans cesse contrôlés que sa grosse tête bien faite lui permet d’appréhender.

« Initialement, j’avais envisagé de prendre une année sabbatique à l’université pour me concentrer à 100% sur mon sport sur ma qualification olympique. Mais pour des raisons pratiques, j’ai dû renoncer à cette idée. J’ai pris un gros risque, je sais, mais j’y suis arrivé. Je suis à la fois fier et soulagé ! »

La brillance de son esprit s’est retrouvée dans son jeu au bon moment en cette année de tous les dangers. A la fin avril, lors de l’Euro de La-Roche-sur-Yon, quand, pour la première fois de sa carrière, il a atteint les quarts de finale d’un tournoi majeur, et ce sans perdre un set. « Une victoire de plus et j’avais une médaille ! », ajoute-t-il. Un parcours qui lui a permis d’atteindre aujourd’hui son meilleur classement depuis 4 ans – 50e mondial – et de définitivement sceller son destin de futur sélectionné récidiviste vers le monde des cinq anneaux, au même titre que sa petite sœur Lianne. « Repartir pour un tour avec elle, c’est un vrai bonheur ! »

Yuhan Tan, pas plus qu’elle ou que sa sœur aînée Annelie qui a désormais rangé sa raquette, n’a pu échapper à son destin de joueur de « bad ». « En Indonésie, le pays d’où vient mon père, qui m’y a initié, c’est le sport n°1. Je n’ai pas le souvenir d’un seul séjour là-bas sans m’y être entraîné. On y joue partout et tout le temps. »

Très vite, comme dans la patrie de ses ancêtres, le gaucher limbourgeois a placé son fanatisme dans ses volants avec l’espoir d’atteindre le nirvana olympique. Avec, parfois, des choix de vie osés, validés par ses parents, mais avec la promesse d’un renvoi d’ascenseur académique sous la forme d’un « gros » diplôme. « Après mes études secondaires, j’ai décidé de me consacrer pendant quatre ans rien qu’au badminton dans l’espoir d’aller aux Jeux de Pékin, rappelle-t-il. Avec le soutien de ma fédération internationale, j’ai notamment été intégré à un programme de développement en Allemagne en compagnie de 11 autres joueurs de “petits pays”. » Un don de soi même pas récompensé en bout de course quand, parce qu’il n’avait pas réussi les critères imposés par le Comité olympique et interfédéral belge (COIB), il a été le seul du groupe à ne pas pouvoir aller en Chine…

« A un moment, j’ai envisagé le procès, révèle-t-il. J’avais fait tellement de sacrifices, qui plus est dans un sport déjà si peu médiatisé… Heureusement, depuis cette époque, la méthode de sélection a été modifiée et on s’en réfère désormais aux critères des fédérations internationales. Je trouve ça fantastique pour les jeunes athlètes. »

Sans que cette tranche de vie, il l’assure, ait eu une quelconque influence sur son choix, Yuhan Tan s’est trouvé une âme de défenseur de ses pairs depuis lors. Fin 2013, il s’est présenté et a été élu à commission des athlètes de sa fédération internationale, avant d’en devenir le président quelques mois plus tard. « Au départ, j’y suis allé un peu par frustration. J’avais l’impression que cette commission ne faisait rien et qu’il y avait donc potentiellement moyen d’améliorer sérieusement son fonctionnement. »

Quart de finaliste au dernier Euro, Yuhan Tan veut terminer sa carrière sportive en beauté à Rio. Photo Belga.

Quart de finaliste au dernier Euro, Yuhan Tan veut terminer sa carrière sportive en beauté à Rio. Photo Belga.

S’il n’a pas entièrement revu son jugement, il a compris depuis son arrivée que « l’influence que l’on peut avoir à un tel poste est limitée » parce que « les fédérations nationales continuent à avoir beaucoup d’influence et que l’on doit se battre contre des gens qui se protègent mutuellement. » « Mais, ajoute-t-il, on a obtenu de belles avancées en termes de qualité des installations et d’augmentation du prize-money. Le prochain objectif, c’est de créer une association de type ATP, où les joueurs seraient responsables de leur propre carrière sans plus devoir passer par leur fédération. C’est compliqué parce que la Chine est la nation phare de notre discipline et que ses entraîneurs y sont tout-puissants. Il faudrait qu’un de ses joueurs se joigne à nous. »

Cette activité parallèle n’a rien pour faciliter, ces quatre dernières années, la longue route de Yuhan Tan vers Rio. Pas plus que ne l’avait été, après les JO de Londres, sa décision d’entamer des études de médecine après une si longue interruption. « Se replonger dans mes bouquins après quatre ans d’une vie “confortable” n’a pas été évident d’autant que je n’étais pas prêt à me contenter d’un 6 sur 10, raconte-t-il. Il m’a fallu y transférer ma mentalité de sportif. J’ai d’abord tenté l’économie, mais après quelques semaines, j’ai compris que ce n’était pas mon truc et je suis passé à la médecine. Finalement, c’est plus chouette que je ne le pensais au départ ! »

De 2013 à 2016, après une première expérience aux Jeux qu’il qualifie de « fantastique » malgré une élimination en poules – « Logique vu le tirage… » – qui l’a vite laissé eu chômage technique, il a combiné tant bien que mal, en faisant le choix de limiter ses sorties en tournois au risque de plonger au ranking. « Après deux ans, je me suis retrouvé au-delà de la centième place, ce qui était logique dès l’instant où je m’entraînais également avec de moins bons “sparring”. Pour tout dire, c’était assez irritant mais je n’ai jamais paniqué. Parce que je savais où j’allais. »

Désormais revenu dans les clous, plus fort tactiquement et mentalement que jamais, il va s’atteler à ne pas craquer physiquement en peaufinant sa préparation « tout en faisant attention à ne pas me blesser » en vue de son dernier grand rendez-vous, cet été.

Après, il l’assure, ce sera la quille. Il jouera encore « pour le plaisir » mais certainement plus en compétition, pas même en interclubs pour ne pas risquer de se blesser. Il pourrait toutefois faire une exception, au printemps prochain, lorsque se profileront les championnats de Belgique.
« Je détiens déjà le record de titres, avec 9 sacres, mais 10, ce serait un beau chiffre bien rond ! »

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Bilzen, 21 avril 1987.
Taille, poids. 1,82 m, 74 kg.
Résidence. Bilzen.
Discipline. Badminton.
Club. Drive Lanaken.
Entraîneur. Alan McIlvain.
Passé olympique. 2012.

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