Renée Eykens, à double tour

Photo Bruno D'Alimonte.

Photo Bruno D’Alimonte.

Dans le salon de la villa familiale de Kapellen, dans la grande banlieue anversoise, elle termine en vitesse son repas de midi. Un bol de céréales arrosées de yaourt, pitance minimaliste mais régénératrice après son entraînement de la matinée. « Excusez-moi, j’ai pris un peu de retard !, dit-elle un peu confuse. Tout va un peu vite pour moi ces derniers temps. J’ai été pas mal secouée… »

De ses longs bras fins, Renée Eykens ramène sa chevelure vers l’arrière en l’enserrant dans une pince. Son visage se découvre, sec et anguleux, illuminé par de grands yeux bruns-verts. Des yeux qui, depuis quelque temps ont eu du mal à suivre l’accélération de sa carrière toute jeune puisque, en moins de deux semaines, de fin mai à la mi-juin, elle a enquillé trois records de Belgique espoirs sur 800 m, les assortissant de deux sélections majeures, ses premières chez les « grands ». Le genre de période de grâce que l’on savoure comme du petit-lait.

« L’objectif principal, c’était de me qualifier pour l’Euro d’Amsterdam, raconte-t-elle. Quand, le 28 mai, à Oordegem, j’y suis arrivée, c’est comme si un poids était tombé de mes épaules. Les chances de trouver un bon 800 m sont tellement rares… Du coup, la semaine suivante, à Bellinzona, en Suisse, je me suis alignée sans aucune pression. Et, étonnamment, j’ai approché le temps limite pour les Jeux de Rio (2 min 01.50) de 16 centièmes, ce qui tendait à prouver que la première course n’avait pas été un coup de chance. C’est là que j’ai décidé, en accord avec mon entraîneur, de remettre ça, le 11 juin, à Leiden, aux Pays-Bas. Il fallait essayer. Ou ça passait ou je m’écroulais. Heureusement, les conditions étaient idéales. La ligne droite m’a semblé interminable mais j’y suis arrivée. Même si, quand j’ai vu mon chrono de 2 min 01.34, j’ai eu du mal à y croire ! »

L’incrédulité passée, reste la réalité. A 20 ans, Renée Eykens sera la benjamine de la délégation athlétique belge aux JO. Un particularisme qui l’honore, elle qui avait « toujours rêvé d’y aller » mais « pas forcément si tôt ». « Je devais gagner plus d’une seconde sur mon record personnel établi l’an dernier. Inconsciemment, c’était “là”, mais ce n’était pas évident. »

Si elle y est arrivée, elle doit à la fois à son talent et à son fanatisme. « Parfois je cours trop avec ma tête, je me dis que je devrais me calmer ». Un état d’esprit que cette future kiné a développé au fil des ans et de ses progrès sur ce double tour de piste qu’elle a lentement appris à maîtriser après avoir définitivement opté pour l’athlétisme à 16 ans, elle qui, jusque-là, l’avait mis en concurrence avec le tennis et le taekwondo « pour apprendre à me défendre ». « J’ai aussi fait de la danse, mais ce n’était pas mon truc… »

Née d’un père notaire, pongiste à ses heures, et d’une mère assistante personnelle, coureuse occasionnelle, « toujours là, à chacun de mes déplacements », aînée et seule fille d’une fratrie de trois, Renée Eykens a découvert la course comme bon nombre d’enfants du nord du pays, au détour d’un cross scolaire. « C’était dans le parc de Kapellen, j’ai terminé 3e. Je devais avoir 6 ou 7 ans et le club local m’a approché. Je m’y suis inscrite pour ne plus jamais le quitter. »

Depuis, le cross a toujours constitué le fil rouge de sa carrière. Là où d’autres s’en détournent pour privilégier le confort de la salle en hiver, elle a rapidement compris l’importance de ses sorties dans les parcs et les bois, sans la pression du chrono, « loin de tous et de tout », pour se construire une bonne base qui lui sert une fois l’été arrivé. « Ces dernières années, la seule saison où j’ai opté pour l’indoor plutôt que pour les labourés, j’ai loupé mon principal objectif de l’année, en 2014, en ne me qualifiant pas pour les Mondiaux juniors, à Eugene. Cela m’a servi de leçon. Ce jour-là, j’ai compris. »

L’an dernier, elle n’a plus commis cette erreur. Déjà considérée comme une pépite en gestation après sa 6e place arrachée deux ans plus tôt aux Mondiaux scolaires de Donetsk, Renée Eykens a justifié sa réputation de futur grande en s’imposant sur 800 m à l’Euro junior d’Eskilstuna, en Suède au terme d’une course où elle a su attendre. « Il y avait deux filles qui, sur papier, étaient plus rapides que moi, dont l’une des deux avait déjà couru en moins de 2 minutes, raconte-t-elle. Je me suis planquée derrière elles, je leur ai laissé faire le boulot en me protégeant du vent avant d’attaquer dans le dernier virage. J’avais le plus de réserves et ma décharge d’adrénaline a fait le reste. A l’arrivée, il a fallu qu’une de mes copines de l’équipe belge me tende un drapeau et me hurle que j’étais championne d’Europe pour y croire ! »

Championne d'Europe junior en 2015, Renée Eykens a atteint les demi-finales sur 800 m, cet été, à l'Euro d'Amsterdam.  Photo Belga.

Championne d’Europe junior en 2015, Renée Eykens a atteint les demi-finales sur 800 m, cet été, à l’Euro d’Amsterdam. Photo Belga.

Si, plus jeune, elle a surtout eu Kim Gevaert comme modèle, « parce que c’était Kim ! », le sprint n’a pourtant jamais eu le don de la séduire. Très vite, elle a opté pour le demi-fond et plus précisément pour ce 800 m, qu’elle aime pour « ses variations » et cette double exigence de vitesse et d’endurance. « J’aime aussi les jeux tactiques, ajoute-t-elle, même si j’admets que je ne suis pas encore assez forte pour influencer une course. »

Pour grandir, elle compte sur les conseils de Paul Sauviller, le seul entraîneur qu’elle a connu. Un homme qui aime « charger la mule » de ses ouailles, ce qui a récemment coûté cher à deux d’entre elles, Jente Bouckaert et Stef Vanhaeren, ex-espoirs finalement tombés sous les coups d’une accumulation de blessures et aujourd’hui en retraite anticipée avant même d’avoir franchi le cap des 25 ans. « J’ai plus de chance que d’autres, admet-elle. Quand je ressens la moindre petite gêne, je me fais immédiatement soigner avant que ce ne soit fatal. »

Plutôt que de voir à trop long terme, Renée Eykens veut profiter des plaisirs immédiats et de ces deux grands rendez-vous qui vont paver son été. Sa place de demi-finaliste convaincante à Amsterdam a rassuré même si, malgré sa réputation de perfectionniste, elle n’a d’autre ambition que d’« apprendre » et d’emmagasiner « un maximum d’expérience » en vue d’une carrière qui, elle l’espère, ne fait que commencer parce que « plus on dispute de championnats importants, mieux c’est ».

« J’irai aussi à Rio pour apprécier le moment, dit-elle. On a parfois tendance à oublier de prendre du plaisir dans ce type d’événement et quand on s’en rend compte, c’est déjà fini. Je partirai forcément dans l’inconnu, j’espère simplement ne pas me laisser submerger par l’émotion. »

Parce que parfois, deux minutes peuvent sembler une éternité.

CARTE D’IDENTITE
Naissance. Brasschaat, 8 juin 1996.
Taille, poids. 1,71 m, 56 kg.
Résidence. Kapellen.
Discipline. Athlétisme (800 m).
Club. Atletiekclub Kapellen.
Entraîneur. Paul Sauviller.
Passé olympique. /

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