Rio a répondu

Nafi Thiam et Tia Hellebaut, désormais unies dans la même gloire olympique. Photo Belga.

Nafi Thiam et Tia Hellebaut, désormais unies dans la même gloire olympique. Photo Belga.

Le village des médias Barra 3 est étonnamment calme en ce lundi 22 août. Un peu glauque même. Les rues humides sont désertes. Le restaurant ne fait plus recette (plus du tout, même…). Quelques chemises oubliées traînent au lavoir. A la réception, on a même enlevé les lignes de séparation pour canaliser les files. Plus besoin. Il n’y a presque plus personne. C’est l’heure de la dépression post-olympique, une expérience un peu traumatisante, qui survient quand s’éteignent les lampions et que s’en va la fête. Aujourd’hui, à Rio, il ne reste plus que les souvenirs. Morceaux choisis d’une huitième quinzaine olympique consécutive.

Bienvenue au frigo !
C’est une tour. Pas vraiment infernale, mais une tour quand même. Dans le langage des Jeux, on appelle ça le MPC, à prononcer « aime pie scie », forcément à l’anglaise dans cet univers où le français, pourtant langue olympique officielle, souffre de plus en plus. Pour y arriver, après avoir franchi les portiques de sécurité, toujours trop peu nombreux pour bien vous habituer au goût des files, il faut prendre l’escalator. Arrivé au premier étage, c’est le choc. Thermique. La climatisation fonctionne à pleines turbines. Ceux qui ont osé le t-shirt le regrettent amèrement et vont se ravitailler en café quand il y en a. Les pulls, voire les vestes, deviennent vite indispensables. Il y en a qui regrettent d’avoir oublié les mitaines. Les Jeux verts, pourtant célébrés lors de la cérémonie d’ouverture, ont dû se tromper d’adresse. Les poubelles à tri sélectif se déversent dans le même sac. Et sur le parking du centre routier, point de départ vers les sites de compétition, les bus, même à l’arrêt, ont le moteur constamment en mouvement. Pour la médaille d’or de la pollution, c’est gagné !

Les larmes de Charline
Premier jour des Jeux, enfin, après – déjà- une semaine sur place. Le clan belge prend, confiant, la direction de l’Arena Carioca 2, celle réservée au judo. Charline Van Snick va tenter de refaire le coup de Londres, en mieux si possible. Deux jours plus tôt, au village olympique, elle est apparue extrêmement sereine. La preuve, elle a même fait un selfie avec tous les journalistes qui l’ont interviewée. Dans la salle aux trois-quarts vide, c’est le calme plat en début de journée. Puis, tout à coup, quand l’heure de son combat contre la Brésilienne Menezes arrive, c’est la surchauffe. Charline tente, mais n’y arrive pas dans cette ambiance hostile. Et perd par le plus petit écart. Elle traverse la zone d’interviews comme un zombie, sans s’arrêter. Va se réfugier on ne sait où. Loin. Longtemps. On finit par la retrouver en tribune, entre ses parents, les yeux rougis. Elle vient parce qu’il faut bien. Répond par onomatopées. Et finit par craquer. On se retrouve face à une championne plongée dans sa douleur. Et on ne sait plus quoi dire.

Le coup de pied à Venus
Sur le court central du centre de tennis, le public ne se tient plus. Il se met à encourager cette petite Belge au jeu si atypique qui est en train de réussir le premier exploit du tournoi face à Venus Williams. Longtemps, Kirsten Flipkens a été menée. Mais là, dans le tie-break du troisième set, elle prend le contrôle et dégoûte l’Américaine. La foule scande son nom et elle joue avec elle avec un plaisir évident. Après la balle de match, elle va embrasser les cinq anneaux qui garnissent le sol. Longtemps la Campinoise avait rêvé de ces Jeux et jamais elle n’y était arrivée. Sauf aujourd’hui. Le prix de la gloire est immédiat. Pas de douche réparatrice et de conférence de presse à tête reposée comme lors des tournois WTA. Ici, ce sont les Jeux olympiques et il faut tout de suite passer par la « zone mixte », comme tout le monde. Les crampes lui montent « jusqu’aux oreilles » mais elle est radieuse. En passant derrière elle, Martina Hingis, lui file une tape amicale. Sa victoire a visiblement fait plaisir à beaucoup de monde…

Vaudeville à la piscine
Il est minuit passé et, comme il l’espérait, Louis Croenen vient de se qualifier pour la finale du 200 m papillon. Comme l’année passée, il fait partie des huit meilleurs spécialistes de cette épreuve terriblement éprouvante et confirme ce qu’il a toujours dit : il ne nagera pas les séries du 4 x 200 m libre du lendemain pour se préserver pour sa course individuelle du soir. Son entraîneur Rik Valcke opine du chef. Avant d’officialiser la chose, il nous demande d’attendre, le temps d’en discuter une dernière fois avec Ronald Gaastra, qui est à la fois le coach des relais et l’entraîneur de Pieter Timmers qui a, lui-aussi, renoncé à ces séries pour se concentrer sur son 100 m libre. Il est près d’1 heure du matin quand il revient pour confirmer la décision. Sans Croenen et Timmers, le 4 x 200 m ne nagera pas. On se regarde éberlués. Un choix d’une telle importance vient d’être validé au bout de la nuit dans un recoin de la piscine olympique et ça paraît dingue. Quatre ans de préparation qui tombent à l’eau. Le revirement de Louis Croenen, qui finira par céder aux petites heures, n’y changera rien. L’impression de gâchis dans ce groupe qui tournait si bien est énorme.

L’interminable décompte
Un peu moins de dix secondes. C’est l’écart que peut se permettre de concéder Nafi Thiam sur Jessica Ennis dans le 800 m final de l’heptathlon. Elle a 142 points d’avance sur la championne olympique en titre après les six premières épreuves, où elle s’est sublimée. Alors on se souvient de la gamine vue pour la première fois à 14 ou 15 ans dans un concours de hauteur lors de championnats francophones à Nivelles. Elle était à peine moins grande mais avait les cheveux courts. « Regarde, avait dit Christian Maigret, le directeur technique, c’est la nouvelle petite merveille de Roger (Lespagnard) ! Il est persuadé qu’elle ira très loin. » On se remémore aussi ce record du monde en salle injustement non validé, ce premier titre européen junior, cette rencontre avec Carolina Klüft organisée dans le cadre de l’Euro indoor de Göteborg, cette médaille de bronze à Zurich, ce coup de moins bien aux Mondiaux de Pékin qui nous avait incité à un peu la secouer, et ce 800 m du dernier meeting de Götzis, en mai, véritable déclic sur le route de Rio. Un début de carrière revisité en un éclair pour se dire que, non, elle n’est pas là par hasard. Et pour passer le temps en se rongeant les ongles. C’est sûr, elle va le faire. Elle va remporter l’un des titres les plus inattendus de la semaine athlétique. Et l’un des plus beaux. Quand Ennis franchit la ligne la première et que Nafi entame son sprint final, toute la presse belge compte à voix haute. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept ! On s’arrête là. C’est bon. Huit ans après Tia Hellebaut, la Belgique a une nouvelle championne olympique. Et c’est tellement beau qu’on a envie de pleurer.

Deux bonnes nouvelles en une
Dans ce vélodrome qui a failli voir le jour en retard, Jolien D’hoore vient de terminer le dernier tour de ses six travaux dans la course aux points. Elle est exténuée mais radieuse. Habituée aux places d’honneur, elle vient de conquérir son premier podium avec cette médaille de bronze en omnium. Soudain, un message s’affiche sur mon téléphone. « Jette un coup d’œil sur ta boîte mail… » Tout en haut, un communiqué officiel du CIO. « La Russie doit rendre sa médaille d’or du relais 4 x 100 m des Jeux de Pékin après le contrôle positif de Yulia Chermoshanskaya suite à la réanalyse des échantillons de 2008. » Je lance l’info au quart de tour. Avant d’appeler Olivia Borlée. Elle vient d’apprendre la nouvelle. En compagnie de Hanna Mariën, Elodie Ouedraogo et Kim Gevaert, son statut vient subitement de changer : elle est championne olympique. A retardement, mais championne olympique. Rien que de le dire lui parait irréel.

La blague loupée faite à Usain
« Avant que le podium du 200 m n’arrive, je vous propose de faire une blague à Usain Bolt. Vous allez adresser trois questions à Andre De Grasse et Christophe Lemaitre, et aucune à lui. Je demanderai “Plus de questions ?” et vous ne bougerez pas. On verra sa réaction ! » La modératrice chargée de mener les interviews au stade Olympique est d’humeur badine en cette soirée où « La Foudre » vient de remporter sa 8e médaille d’or et de réussir son troisième doublé individuel en sprint consécutif. Le plan se déroule comme prévu. De Grasse et Lemaitre semblent aussi surpris que Bolt quand les premières questions leur sont adressées avec des sourires entendus. Le Jamaïquain joue avec son portable pour passer le temps mais on le sent interloqué. Jusqu’à ce qu’un journaliste brésilien, arrivé après les recommandations de la meneuse de débat, se décide à s’adresser à lui. Ce qui lui vaut des huées avant un éclat de rire général.

Deux frangins, un même désespoir. Photo Photonews.

Deux frangins, un même désespoir. Photo Photonews.

La défaite la plus horrible
A 3 centièmes près, la Belgique avait une 7e médaille tout en bout de course. Mais malgré un ultime plongeon de Kevin Borlée et un record national pulvérisé de 7 dixièmes (7 dixièmes !), les Tornados viennent de terminer à la quatrième place du 4 x 400 m derrière les Etats-Unis, la Jamaïque et les Bahamas. Ils sont abattus mais dignes, sans doute conscients qu’ils viennent de louper une chance unique qui aurait été un couronnement pour eux. En moins de 3 minutes, les frères Borlée ont démontré qu’ils en avaient encore sous la semelle malgré leur élimination en séries du 400 m, qui avait déclenché de lamentables et incompréhensibles réactions sur les réseaux sociaux. Ils sont pressés d’en finir, veulent partir se consoler à l’abri des regards indiscrets. On les laisse filer. De toute façon, après ce qu’ils ont fait là, on sait qu’on les reverra.

PS: je m’apprête à partir et je n’ai toujours vu aucun moustique…

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