Le “making of” d’une soirée en or

Kim Gevaert, Elodie Ouedraogo, Hanna Mariën et Olivia Borlée n'oublieront pas la soirée du 9 septembre 2016 de sitôt. Photo Belga.

Kim Gevaert, Elodie Ouedraogo, Hanna Mariën et Olivia Borlée n’oublieront pas la soirée du 9 septembre 2016 de sitôt. Photo Belga.

Les avis étaient unanimes. Vendredi soir, au Mémorial Van Damme, la remise des médailles d’or du 4 x 100 m des Jeux de Pékin 2008 au quatuor Olivia Borlée – Hanna Mariën – Elodie Ouedraogo – Kim Gevaert a constitué à la fois une grande réussite et un énorme moment d’émotion. Sans aller jusqu’à dire que la cérémonie a compensé celle qu’elles n’avaient pas eue il y a huit ans, elle a ravi les quatre relayeuses belges désormais rétablies dans leur honneur et leur statut de championnes olympiques. Si elle s’est déroulée sans la moindre anicroche, elle a pourtant nécessité une longue et minutieuse préparation dont nous vous révélons les contours et les petits secrets.

La révélation du contrôle positif de Yuliya Chermoshanskaya. Tout commence le 24 mai lorsque, une semaine après l’annonce, par le CIO, que 31 athlètes issus de 6 sports différentes et provenant de 12 pays ont été contrôlés positifs à la suite de la réanalyse de leurs échantillons des Jeux de Pékin 2008, le Comité olympique russe révèle que 14 de ces athlètes sont russes et que l’une d’entre elles est Yulyia Chermoshanskaya, la quatrième relayeuse du 4 x 100 m qui a décroché l’or devant la Belgique. Selon les règlements du CIO, en cas de contrôle positif d’un athlète dans un relais, l’équipe entière doit être déclassée et les choses se présentent donc bien pour les Belges. Dès cet instant, malgré le fait qu’il faudra encore attendre que la contre-expertise confirme cette nouvelle et qu’il faudra également tester à nouveau les échantillons des sprinteuses belges, une double procédure qui risque de durer, Wilfried Meert et Cédric Van Branteghem, les directeur et directeur-adjoint du Mémorial Van Damme, ont instantanément l’idée de programmer la remise des médailles d’or à Gevaert & co au cours du meeting bruxellois, le 9 septembre, d’autant que celui-ci fêtera son 40e anniversaire. « Nous ne voulions pas que cette cérémonie de déroule en petit comité, au CIO ou au COIB, dit Van Branteghem. Il fallait que ça se passe dans un grand stade, au vu et au su de tout le monde. Nous avons immédiatement pris contact avec le COIB, qui a tout de suite été d’accord. »

L’attente interminable. Pendant des semaines, c’est le silence radio à Lausanne, au siège du CIO. Son service juridique, il est vrai, marche sur des œufs. Il ne peut commettre aucune faute de procédure sous peine de voir son projet invalidé par le Tribunal arbitral du sport (TAS). En arrivant à Rio, pour le session du CIO, dont il est membre depuis 2012, Pierre-Olivier Beckers, le président du COIB, inquiet par ce surplace qui risque d’empêcher la remise des médailles d’or à la date prévue, attire l’attention de tous sur l’intérêt d’accélérer les choses pour pouvoir effectivement « profiter » de la vitrine du Van Damme pour marquer les esprits dans la lutte antidopage. Il est entendu. Le 16 août, le CIO publie un communiqué officiel dans lequel il annonce que Chermoshanskaya a bien contrevenu aux règles antidopage et que l’équipe russe, tout comme elle, est disqualifiée. Il demande à l’IAAF d’adapter le résultat officiel du 4 x 100 m de Pékin en plaçant la Belgique à la première place. Seul souci, la Russie a 21 jours pour éventuellement faire appel à partir de la date de la publication de la sanction. Il faudra encore attendre jusqu’au 5 septembre pour être sûr… « Même s’il y avait eu appel et que l’on n’aurait pas pu leur donner leur médaille ce vendredi, nous avions décidé de fêter les quatre filles quoi qu’il advienne », révèle Cédric Van Branteghem. Pas sûr que la cérémonie aurait eu la même saveur…

La préparation. Dès le retour du Team Belgium (et donc d’Olivia Borlée, la seule à être encore en activité) des Jeux de Rio, la préparation de la cérémonie se précise. Le Mémorial met les petits plats dans les grands et réserve pour les quatre filles et leur coach, Rudi Diels, qui n’a pas été oublié, un gros espace à la fois dans la tribune d’honneur du stade Roi-Baudouin pour qu’elles puissent y inviter leurs proches – une centaine de personnes au total – et dans le village VIP pour l’après-meeting. Il faut également scénariser le moment et Meert et Van Branteghem insistent pour que celui-ci ressemble le plus possible à ce qu’il aurait été à Pékin. Ils retrouvent la musique officielle des JO 2008 qui accompagnait chaque remise de médaille et prévoient un lever de drapeau avec Brabançonne, qui sera effectué par un militaire en raison de la présence de la famille royale. Selon les règles en vigueur aux Jeux, c’est un membre du CIO qui remettra les médailles, en l’occurrence deux, avec Beckers et Jacques Rogge, l’ancien président du CIO qui est un habitué du Van Damme et qui a tout de suite dit « oui », accompagné d’un dirigeant de la fédération sportive concernée, qui sera Sebastian Coe, le président de l’IAAF. Le Roi et la Reine, un moment pressentis pour accompagner les trois hommes, n’en seront pas, « parce que nous ne voulions pas qu’ils soient simplement là, sans remettre quoi que ce soit aux athlètes », dit Van Branteghem. Il est demandé aux sprinteuses de réfléchir à une tenue en rapport avec la solennité du moment. Ce ne sera pas la chose la plus simple à trouver…

La médaille d'or est identiquement la même que celle qui avait été remise - injustement - aux Russes à Pékin. Photo Belga.

La médaille d’or est identiquement la même que celle qui avait été remise – injustement – aux Russes à Pékin. Photo Belga.

Le rapatriement des médailles. Dès le départ, Pierre-Olivier Beckers a promis qu’il se chargerait lui-même d’acheminer les médailles à Bruxelles depuis Lausanne, où elles se trouvent dans un coffre. Lors de chaque édition des Jeux, le CIO fait couler quelques médailles supplémentaires de chaque métal pour prévenir des éventuels ex-aequo, voire des pertes ou des vols. Et, désormais, des cas de dopage. Présent en Suisse, d’abord en vacances, puis pour prendre part à une réunion de la Commission d’audit du CIO qu’il préside, il se voit remettre les médailles le mardi 6 septembre des mains de Christophe De Kepper, le directeur (belge) du CIO, avant de reprendre la route. Sur leur flanc, on y a gravé « athlétisme, 4 x 100 m femmes ». Aucun appel, en effet, n’a été interjeté de la part des Russes. C’est en voiture qu’elles feront le voyage avant d’être mises en lieu sûr au siège du COIB. A 200 mètres du stade Roi-Baudouin.

Le choix de la tenue des relayeuses. Le « dress code », c’est la partie la plus délicate de la soirée. Dans un premier temps, le COIB suggère que les quatre filles remettent le survêtement avec lequel elles étaient montées sur le podium à Pékin, ce qui ne déclenche guère l’enthousiasme : adidas, l’équipementier de l’époque n’est plus celui du COIB et n’a jamais habillé une des quatre sprinteuses durant leur carrière. « De plus, ajoute Olivia Borlée, je savais qu’il se trouvait quelque part dans une valise mais il fallait le retrouver… » On évoque aussi les tenues « casual » de la marque Terre Bleue utilisées par le Team Belgium à Rio, mais trois des quatre futures médaillées d’or n’y étaient pas. « On voulait être habillées de la même façon, mais pas forcément avec des tenues sportives », disent-elles. C’est alors que Kim Gevaert, qui le connaît bien, a l’idée de contacter en dernière minute Edouard Vermeulen, de la maison Natan pour lui demander s’il ne peut pas l’aider. Cette initiative enchante d’autant plus le COIB que Vermeulen avait habillé l’équipe belge pour la cérémonie d’ouverture à Pékin. « On voulait des touches dorées, poursuit Borlée, et on a rapidement trouvé le top que nous voulions et qu’il nous a prêté pour la cérémonie. Kim, Elodie et moi sommes allées l’essayer à la boutique bruxelloise la veille du Mémorial, alors que Hanna s’est rendue à la boutique anversoise. Il nous fallait aussi une robe identique pour la soirée ; je me suis proposée pour aller en acheter quatre dans un magasin du haut de la ville. J’ai fait quelques selfies dans la cabine d’essayage et nous sommes vite tombées d’accord sur ce qu’il nous fallait ! Je les ai amenées le soir-même et on les a rapidement enfilées dans nos voitures après le meeting. On a beaucoup ri ! »

Le Roi est venu féliciter les quatre sprinteuses (ici la capitaine Kim Gevaert) dans un des salons du stade après la cérémonie. Photo Belga.

Le Roi est venu féliciter les quatre sprinteuses (ici la capitaine Kim Gevaert) dans un des salons du stade après la cérémonie. Photo Belga.

La remise des médailles. Celle-ci a lieu après le tour d’honneur des quatre championnes en voiture décapotable dans le stade Roi-Baudouin. C’est Cédric Van Branteghem lui-même qui est allé chercher les médailles au siège du COIB. « En revenant à pied vers le stade avec ce colis sous le bras, au milieu de la foule, j’étais un peu nerveux, avoue-t-il. Je me sentais comme un gangster dans un film avec une valise pleine de bijoux ! J’ai été soulagé quand je suis arrivé à bon port ! » Une fois la célébration terminée, la famille royale accompagnée du prince Albert de Monaco, vient féliciter Olivia Borlée, Hanna Mariën, Elodie Ouedraogo et Kim Gevaert dans un salon du stade. « Je m’étais dit dans un premier temps que je n’avais pas envie de rendre ma médaille d’argent, rappelle la première. Mais maintenant que j’ai vraiment la nouvelle en or en main, je vais peut-être changer d’avis ! »

Cette entrée a été publiée dans Athlétisme, Jeux olympiques, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>