Ismaël Debjani, l’athlétisme en cadeau

Ismaël Debjani a régné sur le cross court cette saison lors de la Crosscup. En sera-t-il de même dimanche aux championnats de Belgique? Photo Jasper Jacobs/Belga.

Ismaël Debjani a régné sur le cross court cette saison lors de la Crosscup. En sera-t-il de même dimanche aux championnats de Belgique? Photo Jasper Jacobs/Belga.

Cet hiver, il en a aligné trois, à Roulers, Hannut et Bruxelles. Trois victoires dans les cross courts de la Crosscup qui devraient en faire le favori de cette épreuve, dimanche, au « national » de Wachtebeke. Pourtant, Ismaël Debjani tempère en rappelant cette grippe qui l’a mis quelques jours sur le flanc en février. Et cette mini-entorse qui lui a coûté quelques jours d’entraînement. « Et puis, il faut reconnaître que la météo a été à mon avantage ces derniers mois !, insiste-t-il. Les terrains secs, je préfère. »

A 26 ans, l’athlète du CABW se découvre pour la première fois un costume de favori et c’est comme s’il avait un peu de mal à l’enfiler. Comme si tout ce qui lui arrivait était subitement trop beau. Comme s’il ne méritait pas ce statut après lequel il a tant couru et cette nouvelle reconnaissance qui lui est tombée dessus ces derniers mois avec ces deux premiers « vrais » contrats, avec l’équipementier Nike et avec la Fédération Wallonie-Bruxelles qui font désormais de lui un athlète « pro » qui ne doit plus penser qu’à son sport, une vraie délivrance dans son cas.

Car jusqu’à hier, il vivait dans le monde de l’amateurisme et au royaume de la débrouille, un peu victime de sa découverte du sport sur le (très) tard, à 20 ans, après avoir cédé au harcèlement de sa mère qui en avait assez de son oisiveté et de sa vie de bâton de chaise.

« Elle me voyait sortir et perdre mon temps, dit-il. A un moment donné, elle a mis le holà. J’ai cru qu’elle allait céder après deux semaines, comme toujours, mais elle a insisté. Elle m’a dit “Va courir !” Elle avait vu que j’avais fait des bons résultats les trois ou quatre dernières années aux 10 Miles de Charleroi. J’avais fini dans le top 10 ou top 15 en y allant “en touriste” et en courant avec des baskets de ville après être passé par le McDo le midi pour me ravitailler. C’était effectivement pas mal, même si je mettais généralement une semaine avant de marcher à nouveau normalement ! »

Malgré ses réticences – « Je ne me voyais pas tourner en rond autour d’une piste » – Ismaël Debjani finit malgré tout par obéir et se rend au CRAC, le club de Charleroi, sa mère-patrie, cette ville dont il est aujourd’hui l’ambassadeur sportif, qu’il dit adorer « malgré tout ce qu’on en dit » et dont il veut « redorer l’image ». « Mais après deux entraînements, je me suis blessé et j’ai voulu abandonner, évoque-t-il. Puis, j’ai repris en octobre 2009 et je suis tombé sur Christophe Dumont, un entraîneur qui a vu quelques qualités en moi et s’est proposé de me suivre. Aujourd’hui, c’est toujours lui qui me coache. »

A côté de ses études supérieures de socio-éducateur, Ismaël, dans un premier temps, ne peut consacrer que peu de temps à ses entraînements. « C’était plus du loisir qu’autre chose, se souvient-il. Je ne devais pas faire plus de 15 ou 20 km par semaine. » Assez, toutefois, pour décrocher aux championnats francophones 2010, le premier podium de sa carrière, sur 800 m. « De fil en aiguille, on a augmenté la dose et, en 2014, j’ai décroché mon premier titre national, là aussi, sur 800 m, en devançant Pieter-Jan Hannes. C’est là qu’on m’a un peu découvert… »

Après avoir continué à progresser en 2015, c’est en 2016 que Debjani va « exploser », sur la lancée d’un hiver où il a été sacré champion de Belgique de cross court pour la première fois. « Mon entraîneur m’avait dit qu’il me payerait un resto si je terminais dans les 10 premiers mais je lui avais répondu que c’était premier ou rien ! » Fin mai, au meeting IFAM d’Oordegem, où il finit 4e en 3.38.07, nouveau record personnel, après avoir dû négocier âprement pour pouvoir disputer la course « A », il assure sa qualification pour l’Euro d’Amsterdam, le premier grand championnat de sa carrière.

A l'Euro d'Amsterdam, son premier grand championnat, Ismaël Debjani a atteint la finale du 1.500 m. Photo Jasper Jacobs/Belga.

A l’Euro d’Amsterdam, son premier grand championnat, Ismaël Debjani a atteint la finale du 1.500 m. Photo Jasper Jacobs/Belga.

« Pour moi, c’était une vraie fierté, raconte-t-il. Obtenir un tel résultat en tant qu’amateur, c’était inespéré. Quand je suis arrivé à l’hôtel de la délégation, avec mon équipement de l’équipe nationale, j’étais mal à l’aise, j’avais l’impression de ne pas être à ma place à côté de ces champions que sont les Borlée, Philip Milanov ou Nafi Thiam. J’étais comme un petit voleur dans un grand magasin ! (sic) A table, avant qu’ils ne m’invitent, je n’osais pas m’asseoir à côté d’eux. Mais j’ai été super bien accueilli et ça c’est très bien passé. »

Sur la piste du stade Olympique néerlandais, de fait, avec une belle intelligence tactique, il se qualifie sans problème pour la finale du 1.500 m en remportant sa série grâce à son finish dévastateur. Et s’il n’y termine qu’à la 11e place, il repart des Pays-Bas avec le sentiment légitime du devoir bien accompli pour cette « première ». « Cela a été un enrichissement personnel », avoue-t-il.

Sept jours plus tard, à la Nuit de l’athlétisme à Heusden, il frappe encore plus fort. En pleine bourre, il finit 8e du 1.500 m en 3.35.62, le 4e chrono belge de l’histoire, bien en-dessous des 3.36.20 exigés pour aller aux Jeux de Rio. Problème : la date limite, fixée au 11 juillet par l’IAAF, est dépassée de 5 jours…

« C’est en me mettant au lit, ce soir-là, que je me suis rendu compte de ce que que je venais de louper. Je me suis dit “M…, tu aurais pu aller à Rio et tu vas rester à Jumet !” Quand le COIB a établi sa liste et que j’ai vu que je n’étais pas dedans, j’ai eu une mini-dépression. Je suis parti à Disney avec ma mère et ma sœur pendant trois jours pour évacuer. Ca m’a fait du bien. »

Il se serait bien vu arrêter sa saison sur ce coup d’éclat suivi de cette grosse désillusion. Mais son nouveau manager lui promet une place dans le 1.500 m du Mémorial Van Damme, le 9 septembre. « J’étais fatigué mentalement mais mon entraîneur m’a dit que c’était un honneur qui ne se refusait pas, d’autant que c’était la 40e édition du meeting, et que ce serait peut-être la seule fois de ma vie que j’y serais invité. »

Ismaël Debjani se laisse convaincre, reprend les entraînements intensifs, mais à quelques jours du Mémorial, s’entend dire qu’il n’y a plus de place pour lui. L’affaire prend, l’espace d’un instant, un tour communautaire quand certains insinuent que (le Flamand) Pieter-Jan Hannes a pris sa place. Mais une intervention de son président, Noël Levêque, auprès de Wilfried Meert, le patron du meeting, résout le problème. Ismaël est réintégré et termine 14e en 3.36.23, le deuxième chrono de sa carrière.

Aujourd’hui, il a le regard fixé vers l’été 2017 et les Mondiaux de Londres. Pour y arriver, il devra non seulement réussir le minimum « correct », selon lui, de 3.36.00 mais aussi figurer parmi les trois Belges les plus rapides sur 1.500 m, ce qui ne sera pas une partie de plaisir vu la concurrence que pourraient représentent, outre Pieter-Jan Hannes, Tarik Moukrime, Isaac Kimeli et Peter Callahan. « Ca mettra du piment ! », sourit-il, en précisant par ailleurs que le record de Belgique de Christophe Impens (3.34.13), qui tient depuis 1996, sera son autre objectif de la saison.

Car la concurrence, c’est le cadet des soucis d’Ismaël Debjani. Lui seul sait ce qu’il a dû endurer pour arriver au niveau qui est désormais le sien. Une vie « pas facile » où, dès ses 16 ans, il a dû accumuler les jobs d’étudiant pour subvenir à ses besoins quand sa mère, divorcée et seule avec ses trois enfants, n’y arrivait pas. « Elle s’est saignée pour nous. C’est pour ça que je lui ai versé mes deux premiers mois de salaire à la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’était bien la moindre des choses… » Sans ce contrat, il le dit, il aurait tout arrêté car « je n’en pouvais plus de ne voir rien venir. J’avais reçu une proposition de boulot comme éducateur dans une institution pour adultes handicapés à Ittre. J’étais prêt à y aller. »

L’athlétisme, il le voit désormais comme un cadeau, malgré les sacrifices, « ces entraînements où je me retrouve souvent tout seul avec ma montre dans un stade » pour lesquels il faut « un mental d’acier ». C’est aussi pour ça qu’il se réjouit de pouvoir bientôt partir en stage à l’étranger. Pour ça et pour éviter de céder à la tentation des repas préparés par sa mère et de sa grand-mère. « J’ai beau le leur dire, comme elles croient que j’ai besoin de force, elles n’arrêtent pas de me faire des plats démesurés ! »

Cette entrée a été publiée dans Athlétisme, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>