Quand Koen Naert met la Flandre du sport en ébullition

Koen Naert a passé victorieusement la ligne d'arrivée du marathon de l'Euro de Berlin avec un drapeau belge sur les épaules. Photo Philippe Crochet/Photo News.

Koen Naert a passé victorieusement la ligne d’arrivée du marathon de l’Euro de Berlin avec un drapeau belge sur les épaules. Photo Philippe Crochet/Photo News.

En remportant brillamment, dimanche, le titre européen sur marathon dans les rues de Berlin, Koen Naert s’attendait sans doute à tout sauf à créer une polémique. C’est pourtant ce qu’il a involontairement provoqué quand, peu après sa victoire, le ministre flamand des Sports, Philippe Muyters (N-VA) s’est empressé de le féliciter via le réseau social Twitter. « C’est fou ! Nous continuons ! Félicitations à un Koen Naert en or ».

Cette intervention n’a guère plu à Luk Verlaenen, ex-administrateur à la Ligue flamande d’athlétisme (VAL) et, par ailleurs, entraîneur de Soufiane Bouchikhi, 10e du 5.000 m et 6e du 10.000 m à l’Euro. Car Naert, même s’il est né et vit en Flandre occidentale et est un Flamand pur jus, est affilié à un club francophone, l’Excelsior Bruxelles, et émarge à la Ligue belge francophone d’athlétisme (LBFA), forcément subsidiée par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), a-t-il rappelé en stigmatisant cette récupération politique intempestive. Une situation en vigueur depuis 2015 après que Naert, jugé trop peu performant, se soit vu refuser un nouveau contrat de sportif de haut niveau par Sport Vlaanderen, l’équivalent de l’Adeps au nord du pays. En recherche de solution pour pouvoir continuer à pratiquer son sport de prédilection, il avait sollicité la LBFA, qui avait jugé son dossier tout à fait défendable au même titre que ceux de Bouchikhi ou de Jeroen D’hoedt (3.000 m steeple), qui, à l’époque, avaient également été transférés dans un club francophone, le CABW en l’occurrence.

Depuis lors, parce que c’est le club où il est affilié et non pas la langue maternelle ou le domicile qui est déterminant en Belgique pour être aidé soit par l’Adeps soit par Sport Vlaanderen, Koen Naert bénéficie d’un des contrats réservés aux meilleurs sportifs francophones par la FWB. Des contrats au nombre de 59 en 2018

« Des dix athlètes qui ont obtenu une place de top 8 à Berlin, 9 proviennent de la LBFA, souligne Verlaenen. Seul Bashir Abdi (médaillé d’argent sur 10.000 m)… qui n’a plus de contrat depuis deux ans, est affilié à un club de la VAL. Le ministre Muyters laisse entendre que ces résultats sont le fruit de sa politique, mais il n’a aucune raison d’être satisfait. C’est dommage qu’il essaie de s’attribuer le mérite des autres. Pas plus qu’aux Jeux de Rio, en 2016, ou qu’aux Mondiaux de Londres, en 2017, les résultats des athlètes provenant de la VAL n’ont été bons à Berlin. »

Verlaenen regrette l’intransigeance de ceux qui, en Flandre, sont chargés de juger le niveau des athlètes et qui sont, in fine, ceux qui décident de leur sort. « A la fin de chaque saison, la VAL présente les dossiers de ceux qu’elle aimerait voir aidés l’année suivante, mais c’est Sport Vlaanderen qui a la décision finale. Si un athlète n’a pas atteint les objectifs qui lui avaient été fixés, il reçoit une deuxième chance, mais s’il les loupe une deuxième fois, c’est terminé. C’est comme ça qu’une athlète comme Eline Berings a cessé d’être aidée après deux années difficiles à cause de graves blessures au genou. Aujourd’hui, elle est revenue à un niveau qu’elle n’avait jamais atteint jusque-là, celui du top européen du 100 m haies et ce sans aucun subside (NDLR : et sans équipementier). Je suis curieux du sort qui va lui être réservé l’an prochain après qu’elle a loupé la finale de l’Euro pour 5 millièmes… » Son seul « couac » de cette saison 2018.

Verlaenen stigmatise la pression intense qui est mise sur les épaules de certains jeunes qui, parfois, ne la supportent pas. Grand espoir en fond, Louise Carton qui avait explosé l’année avant les Jeux de Rio en terminant deuxième du 5.000 m de l’Euro espoir (U23) de Tallinn, a récemment raconté combien les exigences en termes de performance l’avaient déstabilisée quand elle avait reçu son contrat. Se sentant « obligée » de prester, elle s’est surentraînée et a pensé tout arrêter quand, par manque de résultats, on le lui a retiré. Elle a alors consulté de sa propre initiative un psychologue du sport qui l’a aidée à sortir du trou. « J’aimerais que mon exemple serve à d’autres », a-t-elle déclaré.

Côté francophone, il faut le reconnaître, l’attribution et/ou la prolongation des contrats de type APE ou Rosetta aux sportifs d’élite se fait de manière plus « souple » et plus humaine. Le plus bel exemple est sans doute celui du spécialiste du 1.500 m Tarik Moukrime ; après avoir été opéré d’un cancer des testicules qui s’était déclaré fin 2014, il a continué à être aidé comme avant de 2015 à aujourd’hui, malgré le fait qu’il n’a plus jamais pu se qualifier pour un grand championnat depuis lors.

« Nous avons sans doute un esprit plus solidaire, indique Marc Deheneffe, conseiller et bras droit du ministre francophone des Sports, Rachid Madrane (PS). On ne va pas « jeter » rapidement un sportif ; on préfère le long terme et on voit, avec Naert, que ça marche. Mais, par ailleurs, notre nombre de contrats n’est pas extensible et on ne peut pas faire n’importe quoi. »

C’est pour cette raison que la LBFA a décidé, depuis deux ou trois ans, d’imposer une période probatoire à tous les éventuels transfuges venus de Flandre. Elle les accepte (peut-elle faire autrement ?) mais ne les propose plus à l’Adeps pour un contrat qu’après deux ans. Ce qui n’a pas empêché la Louvaniste Hanne Claes, 4e du 400 m haies à Berlin, de rejoindre également l’Excelsior l’an dernier et d’être donc aujourd’hui une « francophone » ; de l’autre côté de la frontière linguistique, on ne croyait plus trop en elle…

L’athlétisme n’est pas le seul sport où ces passages de l’un à l’autre côté du pays se produisent. On peut trouver des exemples récents à foison, même s’ils ne sont pas aussi emblématiques que celui de Koen Naert.

Philippe Muyters (N-VA), le ministre flamand des Sports, est allé un peu vite en besogne en s'attribuant les mérites de la victoire de Naert. Photo Belga.

Philippe Muyters (N-VA), le ministre flamand des Sports, est allé un peu vite en besogne en s’attribuant les mérites de la victoire de Naert. Photo Belga.

En natation, Fanny Lecluyse, formée au Dauphins Mouscronnois, a rejoint brièvement le Gold, le club de Wachtebeke, après des JO 2012 décevants,… avant de refaire le chemin inverse dix mois plus tard. Aujourd’hui retraité des bassins, le Flandrien Glenn Surgeloose a fait, en son temps, le chemin inverse en partant au Liège Natation pour y suivre Sarah Wégria, sa future épouse… qu’il avait rencontrée à Anvers, où elle était venue, en tant que grand espoir, rejoindre le sports-études flamand basé à la piscine du Wezenberg. Il y a deux ans, aussi, la gymnaste francophone Maëlysse Brassart, formée à Bruxelles, a décidé de passer en Flandre, au centre de la Gymfed de Gand, pour y bénéficier des meilleures installations et des meilleurs entraîneurs du pays ; la semaine dernière, aux côtés de Nina Derwael et Axelle Klinckaert, elle a disputé une finale aux agrès à Glasgow, à la poutre, où elle a fini 7e ; on n’oubliera pas par ailleurs que Gilles Gentges, l’actuel responsable de la gymnastique masculine francophone au centre fédéral de Mons, a fait l’essentiel de sa carrière en Flandre. En judo, le Hennuyer Benjamin Harmegnies, actuellement à l’arrêt après avoir connu des problèmes cardiaques, a fait l’aller-retour Wallonie-Flandre-Wallonie pendant sa carrière tandis que le Flamand Kenneth Van Gansbeke a préféré passer à la Fédération francophone, où les conditions d’entraînement lui convenaient mieux. Ce dernier n’a toutefois pas de contrat à la FWB ; il est reconnu comme sportif d’élite… par la Défense nationale qui l’a intégré sur son payroll.

En fait, on ne parlerait pas de cette situation si on refédéralisait le sport de haut niveau. Un vœu pieux de certains qui ne se réalisera sans doute jamais…

La question est de savoir s’il faut encore faire tout un pataquès de ces transferts nord-sud ou sud-nord. Les frontières sportives, en Belgique, sont à la fois ténues et poreuses et on n’empêchera jamais plus un athlète de chercher la meilleure solution pour la poursuite sereine de sa carrière. La libre circulation des travailleurs, surtout ceux qu’on ne retient pas, s’applique aussi pour les athlètes de haut niveau.

Ce qui est regrettable, dans l’ « affaire Naert », c’est la récupération politique, même si elle est inévitable, surtout à quelques mois de l’échéance des élections communales, régionales et fédérales. Philippe Muyters, face aux réactions que sa sortie avait suscitées, a vite rappelé qu’il avait suivi l’avis de ses experts en ne reconduisant pas le marathonien il y a quelques années, avant d’insister sur le fait que « 14 des 19 médailles gagnées à Glasgow et à Berlin l’avaient été par des sportifs flamands ». On ne se refait pas.

Son homologue Rachid Madrane a été plus consensuel. Dans un communiqué envoyé lundi après-midi, il a commencé par se réjouir « des résultats sportifs engrangés ces derniers jours » à Glasgow et à Berlin et à « féliciter les athlètes pour leurs magnifiques performances. » « (…) Le sport belge a brillé au plus haut niveau ces derniers jours en réalisant la plus belle performance de son histoire aux championnats d’Europe », a-t-il ajouté. Avant, toutefois, de rappeler, les moyens mis en œuvre par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour ses sportifs et de plaider pour la communautarisation des infrastructures sportives, toujours dévolues aux Régions actuellement.

Quand même !

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6 réponses à Quand Koen Naert met la Flandre du sport en ébullition

  1. hallet dit :

    Difficile de comprendre de plus en plus la politique belge ,la fierté de nos citoyens passera je l,espère au dessus de ce genre de commantaire qui ne font que de rendre les citoyens méfiant des politiques.

  2. OC dit :

    L’union fait la force :-)

  3. Fred dit :

    Quand un(e) wallon(ne) gagne, alors c’est “un(e) belge”. Quand c’est un flamand, alors c’est un flamand qui gagne…

  4. van eetvelde christian dit :

    Ce Muyters est un sinistre personnage. Moi qui suit régulièrement la VRT je vois qu’il essaye de s’immiscer constamment dans les exploits de nos sportifs en parlant de ses “vlaamse athleten”. Souvenons nous de ses apparitions ridicules à Rio où il importait d’être sur les photos avec les médaillés…
    Reynders N’était d’ailleurs pas moins ridicules sur la photo des diables rouges en Russie
    Il faudrait un seul ministère des sports au niveau fédéral avec des adjoints comme Saive et Van Branteghem

  5. THONAR dit :

    À mourir de rire

  6. Pierre Devos dit :

    On a ce q’on mérite, non? Si Muyters est ministre, c’est que pas mal d’électeurs ont voté pour son parti…

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