17 janvier 2020

Jean-Pascal Labille au retour de Kinshasa: c’est maintenant qu’il faut aider le Congo

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Si, après toutes ces années de « valse hésitation » et de quasi rupture, on veut aider le Congo, c’est maintenant qu’il faut le faire. Maintenant ou jamais… Et nous, nous sommes prêts à le faire… » A son retour de Kinshasa, Jean-Pascal Labille, se montre déterminé à aider le Congo à mettre en place un système de protection sociale efficace, de rendre les soins de santé accessibles au plus grand nombre. La mission dirigée par le patron de Solidaris (mutualités socialistes ) a été particulièrement bien accueillie dans la capitale congolaise car elle se composait de personnalités habituées à l’action sociale, comme Robert Verteneuil qui représentait la FGTB, Pierre Galand au nom de Laïcité et Humanisme en Afrique centrale, Marc Tarabella, aujourd’hui député européen et aussi le Français Thierry Beaudet, qui dirige la Fédération nationale des Mutualités françaises, forte de 36 millions d’adhérents.
Ces hommes de terrain ont été impressionnés à la fois par la détermination du président Tshisekedi, bien décidé à améliorer les conditions sociales des Congolais et entouré de conseillers essentiellement issus de la diaspora, et par le manque dramatique de moyens financiers, le budget réel de l’Etat ne dépassant pas les 6 milliards de dollars. Deux priorités se sont dégagées parmi d’autres urgences : mettre en place une couverture de santé universelle, à l’image de ce qui a été réalisé au Rwanda sur le modèle du système mutualiste belge et aider le pouvoir à réussir ce qui a représenté l’été dernier un grand « coup » politique, à savoir décréter la gratuité de l’enseignement primaire. Quoique inscrit dans la Constitution, ce droit avait été aboli vers la moitié des années 80 sous la pression des institutions financières internationales. Pierre Galand, qui a visité à Kinshasa l’Athénée Lisala, réhabilité par l’ONG Laïcité et humanisme, a constaté sur place l’explosion de la fréquentation scolaire : « voici cinq ans, l’établissement, entièrement réhabilité par nos soins, accueillait 500 enfants. Aujourd’hui, les sanitaires sont à nouveau bouchés, l’eau manque mais cela s’explique par le fait que la population scolaire s’élève à 1800 élèves : avec enthousiasme, la population a pris au mot la promesse d’un enseignement gratuit et tous les enfants ont été envoyés à l’école, y compris les filles…. » Labille confirme : « il faut remettre à niveau des enfants déscolarisés, organiser des cours de rattrapage, mais la volonté de réussir le pari est bien réelle…» Et de répéter « c’est maintenant qu’il faut aider le Congo… » En plus de l’enseignement et de l’assurance santé, d’autres priorités ont été identifiées dans ce pays où tout est urgent : enrayer la dégradation de l’environnement, assurer l’approvisionnement en eau potable, soutenir les initiatives locales qu’il s’agisse de la prévention du Sida ou de l’encadrement des enfants des rues, comme le fait l’ONG Dynamo international. C’est que le temps imparti à l’équipe de Félix Tshisekedi est limité et son prédécesseur Joseph Kabila ne lui fera certainement pas de cadeau. En outre, des villes comme Kinshasa, dont on ignore le nombre exact d’habitants (les estimations oscillent entre 8 et 14 millions d’âmes…)sont, selon Pierre Galand, en voie d’asphyxie : les embouteillages paralysent toutes les activités, les constructions sont anarchiques et, chaque jour, de nouveaux habitants débarquent depuis les campagnes ravagées par la rougeole, l’épidémie Ebola, le Sida ou, tout simplement, l’insécurité et la guerre…
Pour Jean-Pascal Labille, cette année du 60e anniversaire de l’indépendance, où la population s’est remise à espérer, à attendre quelque chose de ses dirigeants, représente, pour les amis et partenaires du Congo, une opportunité à ne pas manquer et l’ « appel de Kinshasa » sera remis sans attendre à l’actuel ministre belge des affaires étrangères Philippe Goffin ansi qu’à son éventuel successeur.

16 janvier 2020

Madina, un “bastion islamiste” est repris par l’armée

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Réfutant toutes les critiques dont elle fait l’objet, l’armée congolaise crie victoire : un bastion important des rebelles islamistes vient d’être démantelé après dix jours de combats intenses et de lourdes pertes, plus 30 soldats tués et des dizaines de blessés. La victoire est autant symbolique que militaire : 94 rebelles ADF (Allied democratic forces) ont été tués, 70 blessés et l’ « axe nord » Eringeti Kamango Mbau, théâtre de nombreux massacres, a été replacé sous le contrôle des forces gouvernementales. Cette victoire a permis à l’armée de démentir les accusations d’infiltrations et de complicités avec les rebelles mais surtout, la base arrière d’où étaient planifiées les actes de terreur contre les populations civiles (2000 morts en 2019…) a été démantelée. En outre, le QG des rebelles porte un nom symbolique, « Medina » ou « Madina », en référence à Medine, l’un des lieux saints de l’Islam, d’où le Prophète était parti en proclamant « il n’y a de Dieu que Dieu ». Selon des témoignages recueillis au Mozambique, en Tanzanie, au Kenya, des membres de groupes armés se revendiquant du « djihad » citaient régulièrement le nom de « Madina », en RDC, le présentant comme un camp de formation militaire et idéologique. Me Omar Kavota, un avocat de Beni président du CEPADHO (centre d’étude pour la promotion de la paix, de la démocratie, et des droits de l’homme) relativise cependant la victoire militaire et craint ses conséquences pour les civils : « le 29 décembre déjà, pour dissuader l’armée de poursuivre l’offensive, les ADF se sont livrés à un véritable carnage dans le secteur de Mbau : ils ont fait la ronde dans les champs des paysans les tuant les uns après les autres jusque tard dans la nuit et le premier bilan a fait état de 18 morts. A Ngite, à 16 km de Beni, une femme a été décapitée dans son champ, une autre, couverte de blessures, a été laissée pour morte. » Redoutant des représailles à la suite de la chute de Madina, Me Kavota invite l’autorité militaire « de ne pas crier victoire trop vite. Il faut veiller sur les arrières, les villages, les quartiers périphériques, car si les ADF ont subi un coup sévère ils ne sont pas pour autant démantelés. Du reste, ce n’est pas la première fois que l’armée prend puis perd Madina : la première reconquête date de 2014, et en 2017 toute la région avait du être reprise, car les rebelles avaient reconstitué leurs forces et s’étaient réorganisés. »
D’après le défenseur des droits de l’homme, si les rebelles réussissent ainsi à se réorganiser, c’est parce qu’ils font partie de la « nébuleuse djihadiste » et comptent en leur sein des instructeurs de plusieurs nationalités. Pour eux, « Madina » au cœur de l’Ituri et des forêts inexpugnables du Mont Ruwenzori, c’est en quelque sorte un lieu qu’ils considèrent comme la « Terre Promise » et où des combattants étrangers chassés de Syrie, entre autres, pourraient un jour venir se réinstaller, exportant leurs armes mais aussi leur idéologie. L’avocat regrette que les FARDC soient laissés pratiquement seuls face à ce défi qui concerne tous les pays de la région : « la Monusco contribue au ravitaillement de l’armée congolaise, elle lui apporte un soutien logistique, mais elle reste à l’écart des opérations militaires… »
Si, vue de Kinshasa, la situation à Beni demeure lointaine, elle émeut vivement tant l’Eglise catholique que les protestants de l’Eglise du Christ au Congo (ECC) qui représentent au total 60% des croyants : le cardinal de Kinshasa, Mgr Fridolin Ambongo, en termes très forts, a dénoncé les « risques de balkanisation » du pays et M. André Bokundo, au nom des protestants, a émis les mêmes craintes. Comme si les deux dignitaires redoutaient non seulement l’éclatement du pays mais aussi un « glissement » des populations ougandaise et rwandaise vers les vastes et riches espaces de l’Ituri et du « Grand Nord » congolais…

16 janvier 2020

Congo. La “balkanisation” mise en doute par l’ONU

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La représentante à Kinshasa du secrétaire général de l’ONU, Leila Zerroughi, une diplomate algérienne aguerrie, ne mâche pas ses mots : pour elle, les thèses évoquant une éventuelle balkanisation de la RDC sont hors de question. En termes clairs, elle a salué le fait que « les Congolais sont très attachés à leur pays, revendiquant très fort leur appartenance. » En réponse à de nombreuses critiques dénonçant l’inefficacité des forces de la Monusco, elle a rappelé que les Casques bleus travaillaient en étroite collaboration avec l’armée congolaise. « Cette dernière » a-t-elle ajouté « a réduit des zones entières où les ADF (rebelles d’origine ougandaise opéraient depuis des années. Les militaires congolais sont arrivés jusque Medina, à l’intérieur du cœur du dispositif du mouvement armé. » Rappelons que Medina, ou Madina, dont le nom rappelle la ville de Médine d’où le prophète Mohamed entama son périple, était un important centre de formation militaire et idéologique installé dans le massif du Ruwenzori, vers où étaient acheminées des recrues venant du Congo, de l’Ouganda, du Rwanda mais aussi de pays plus lointains comme le Kenya, la Tanzanie ou le Mozambique. Après avoir été attaqué puis récupéré par les rebelles, Medina a finalement été conquis par l’armée congolaise, qui a cependant perdu plusieurs dizaines de militaires dans l’opération.
Mme Zerroughi a évoqué d’autres succès militaires, remportés eux aussi avec le soutien des Casques bleus : à la suite des offensives menées au Nord et au Sud Kivu, plus de 1900 membres des FRLR (rebelles hutus arrivés au Congo après la fin du génocide au Rwanda en 1995), soit des groupes armés accompagnés de leurs familles et de leurs dépendants, ont été rapatriés au Rwanda en collaboration avec la Monusco. « Avec tout le travail que nous faisons, comment peut-on dire que nous sommes complices de la balkanisation, que le gouvernement congolais serait complètement désarmé et qu’aujourd’hui on serait en train de dépecer le Congo…Qui donc peut vouloir aujourd’hui dépecer le Congo ? » s’est demandé la représentante de l’ONU qui a rappelé qu’à l’heure actuelle, nul ne contestait l’existence du Congo dans les frontières héritées de la colonisation.
Si la représentante de l’ ONU a tenu à faire cette mise au point, ce n’est pas seulement pour répondre à des questions récurrentes,- d’autant plus aigües que la mi janvier est toujours une période sensible, où les Congolais se rappellent la fin tragique de deux de leurs leaders, Patrice Lumumba et Laurent Désiré Kabila, qui s’opposaient précisément aux sécessions et à la balkanisation du pays- mais aussi parce que le thème vient d’être relancé par deux personnalités importantes.
En début de semaine, Martin Fayulu ancien candidat à l’élection présidentielle, a accusé l’ancien président Joseph Kabila d’œuvrer à la balkanisation du pays et cela avec la complicité de l’actuel chef de l’Etat Félix Tshisekedi avec lequel il a conclu une alliance politique. Cette accusation reprend les propos tenus par le cardinal Fridolin Ambongo (originaire de la province de l’Equateur, fief d’un autre candidat évincé Jean Pierre Bemba) : en tournée dans la région de Beni Butembo, le prélat avait déclaré que son travail était de « réveiller la conscience de l’humanité, de nos dirigeants et de la communauté internationale sur le fait que ce qui se passe à Beni n’est pas isolé du plan de balkanisation de notre pays. »
Evoquant les risques de partition du pays, les opposants au régime de Kinshasa touchent une corde sensible et la représentante de l’ONU a voulu torpiller un thème qui risque de reprendre vigueur à quelques mois de la célébration du 60e anniversaire de l’indépendance du Congo.

8 janvier 2020

Afrique 60: les héros de l’indépendance et quelques autres

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Nombreux sont les nationalistes africains qui payèrent de leur vie leur combat pour l’indépendance.
Le plus connu d’entre eux est Patrice Lumumba, assassiné au Katanga le 16 janvier 1961 avec l’assentiment (pour ne pas dire plus…) des Belges, choqués par le discours qu’il avait prononcé le 30 juin lors de la cérémonie de l’indépendance.
Au Burundi, le prince Louis Rwagasore, fils du Mwami et Premier Ministre, proche de Patrice Lumumba, fut assassiné par un ressortissant grec, Karageorgis, qui était en contact avec les Belges.
Au Rwanda, le Mwami Mutara III qui se préparait à se rendre aux Nations unies réclamer l’indépendance de son pays sous tutelle belge fut victime d’un « malaise foudroyant » la veille de son départ alors qu’il venait de consulter, à Bujumbura, le remplaçant de son médecin habituel.
Au Cameroun furent aussi assassinés Ruben Um Nyobe et Felix Moumié, présidents de l’UPC (Union des populations du Cameroun) tandis que Ernest Ouandié était fusillé en 1971 après un procès politique et à la demande de Jacques Foccart qui préparait le voyage du président Pompidou.
L’Algérien Mehdi Ben Barka, leader du mouvement nationaliste et opposant au roi du Maroc fut assassiné à Paris le 29 octobre 1965.
Au Burkina Faso, Thomas Sankara qui avait débaptisé le Dahomey pour l’appeler le « pays des hommes intègres » et instauré un pouvoir nationaliste fut assassiné, victime d’un complot ourdi par son compagnon d’armes Blaise Compaoré.
Au Togo, Sylvanus Olympio, issu d’une riche famille venue du Brésil fut également assassiné et remplacé par un ancien sergent dans l’armée française, Ngassingbe Eyadema.

Et tant d’autres payèrent de leur vie le combat pour la liberté et l’indépendance ! Amilcar Cabral en Guinée Bissau, Samora Machel au Mozambique, Steve Biko et Dulcie September en Afrique du Sud, sans oublier les fusillés du massacre de Thiaroye au Sénégal, et au Congo Pierre Mulele, les Pendus de la Pentecôte et, voici deux décennies à peine, Laurent Désiré Kabila, André Kisasse Ngandu, et , encore plus récemment, Mamadou Ndala… Où sont les monuments qui portent leur nom, les rues qui rappellent leur souvenir et leurs luttes ?

8 janvier 2020

Voici 60 ans le “soleil noir des indépendances” se levait sur l’Afrique

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Voici 60 ans se levait sur l’Afrique ce que l’écrivain Ahmedou Kourouma appellera « le soleil noir des indépendances ». Dans la mémoire collective, 1960 est restée « l’ « année magique », l’ «année du chiffre des choses » selon la formule de Léopold Sedar Senghor, premier président du Sénégal : entre le 1er janvier et le 30 décembre, 17 pays d’Afrique accèdent à l’indépendance politique, dont 14 sont issus de l’ancien empire colonial français. Le Nigeria, ex colonie britannique, devient lui aussi indépendant, de même que la Somalie, ancienne colonie italienne.
Vu depuis la Belgique et depuis le Congo, le « soleil des indépendances » ne brillera que quelques heures, le temps d’un discours, celui de Patrice Lumumba et il sera bientôt fracassé par le fracas des mutineries et le crépitement des armes.
En cette année là cependant, dans les flon flon des discours et de l’allégresse populaire, tous les espoirs étaient permis et depuis Léopoldville, l’OK Jazz faisait danser tout le continent sur les rythmes de « Indépendance cha cha ».
L’Afrique francophone avait des raisons de se réjouir : n’avait elle pas dénoué les liens coloniaux au terme d’un processus négocié et pacifique, engrangé des promesses d’amitié et de coopération avec l’ancienne métropole ? Elle avait évité la décolonisation douloureuse de l’Indochine où le retrait français allait ouvrir la voie à la guerre du Vietnam menée par les Américains. Depuis Paris comme depuis Bruxelles, une réédition de la guerre d’Algérie avait été écartée et la Belgique, peu désireuse de s’engager militairement au Congo et de suivre le professeur Van Bilsen qui proposait d’accorder l’indépendance dans un délai de trente ans, avait préféré s’engager sur la date fétiche du 30 juin, « sans précipitation funeste ni atermoiements inconsidérés », selon le propos du jeune roi Baudouin.
Les effets de cette « année magique » se répercutaient aux Nations unies qui se trouvait soudain enrichie de 17 nouveaux membres, qui confortaient l’organisation dans son plaidoyer pour la libération des derniers bastions du colonialisme, l’empire colonial portugais (Guinée Bissau-îles du Cap Vert, Mozambique, Angola) tandis que l’Afrique australe attendait encore l’heure de la liberté. Le Zimbabwe ne sera indépendant qu’en 1980, la Namibie en 1990 tandis qu’en Afrique du Sud, les premières élections démocratiques qui porteront Mandela au pouvoir n’auront lieu qu’en 1994, alors même que le Rwanda bascule dans le génocide des Tutsis. Moins d’un quart de siècle après les espoirs de l’année 60, le continent assiste alors, médusé et impuissant, au basculement dans l’horreur d’un pays placé sous la tutelle de la Belgique et qui, comme son voisin le Burundi, n’avait accédé à l’indépendance qu’en 1962.

En 1960, dans la magie des discours et de l’allégresse populaire, il est de bon ton d’oblitérer le passé et de parier sur les promesses de l’avenir. Cependant, chacun se souvient des combats qui ont précédé le temps de l’espoir et les nouveaux dirigeants savent que les chaînes du passé colonial sont toujours présentes, sous forme de « liens privilégiés », de tutelle économique, de coopération militaire.
Le Cameroun, premier à « ouvrir le bal » le 1er janvier 1960, est l’exemple même de ces ambiguïtés douloureuses: lorsque le Premier Ministre Ahmadou Ahidjo proclame l’indépendance et lit un discours rédigé par un conseiller français Paul Audat, les fêtes et les défilés ne trompent personne. Chacun sait que, dans ce pays, ancienne colonie allemande, qui avait été placé sous la tutelle de la France par les Nations unies, les véritables vainqueurs ont été assassinés et bannis. C’est depuis sa création en 1948 que l’UPC (Union des populations du Cameroun) réclame la fin de la tutelle française et l’indépendance. Interdit par l’autorité coloniale, passé à la clandestinité, le mouvement, dirigé par un leader charismatique Ruben Um Nyobe, exige que les Nations unies organisent un referendum et supervisent des élections ; mais l’Assemblée générale, en 1959 et sous la pression de Paris, refuse cette option. C’est qu’entretemps la France a mené au Cameroun une « sale guerre », calquée sur le modèle de l’Algérie, une guerre dite « révolutionnaire » (c’est-à-dire anti- insurrectionnelle) suivant le modèle défini à Paris par l’Ecole supérieure de Guerre (ESG) et dont les Américains s’inspireront au Vietnam. Dans cette guerre là, les frontières entre civils et militaires sont abolies, la pratique de la torture pour extorquer des renseignements, les disparitions forcées, les exécutions extra judiciaires et autres « coups tordus » sont monnaie courante puisqu’il s’agît avant tout de terroriser l’adversaire et que la fin justifie les moyens.
C’est ainsi que, suivant les mêmes méthodes, l’Algérien Mehdi Ben Barka a été tué à Paris, en septembre 1958, Ruben Um Nyobe est tué par l’armée française, que Félix Moumié, Ernest Ouandié sont écartés afin d’ouvrir la voie aux « amis de la France » : Ahmadou Ahidjo sera le premier président du Cameroun, suivi par son Premier Ministre Paul Biya, (86 ans) toujours au pouvoir, depuis 38 ans.
UN PROCESSUS DE LUTTES
Dans les autres colonies françaises, l’indépendance, dûment célébrée sous le sigle de l’amitié, n’a pas été un cadeau offert de bon gré par une métropole bienveillante, mais le résultat d’un long processus de revendications et de luttes : c’est à l’issue de la deuxième guerre mondiale que les troupes coloniales, les fameux « tirailleurs sénégalais (130.000 recrutés en 1939, 60.000 en 1943) rentrent du champ de bataille européen avec des idées neuves et une trop maigre pension. (La Force publique congolaise, elle, n’a mené bataille que sur le terrain africain, entre autres en Abyssinie)
Dès 1947, la revue Présence Africaine publie à Paris des textes d’écrivains originaires des Antilles (Aimé Césaire, Franz Fanon) des Etats Unis (William du Bois) d’Afrique francophone (Léopold César Senghor). Des leaders émergent, venus de milieux relativement privilégiés : en Côte d’Ivoire, Félix Houphoüet Boigny est issu d’une famille fortunée et fonde en 1945 le syndicat des planteurs africains, au Togo, Sylvanus Olympio, appartenant à une riche famille revenue du Brésil, prend la tête du Comité de l’unité togolaise qui revendique la réunification avec l’ancien Togo allemand. En Oubangui-Chari, qui deviendra la Centrafrique, c’est un prêtre, Barthelemy Boganda qui portera les premières revendications, dénonçant le travail forcé, le portage, les châtiments corporels tandis qu’en Guinée, le syndicaliste Sekou Touré prend la tête du parti démocratique de Guinée, créé en 1947 et membre du RDA (Rassemblement démocratique africain).
Car à la différence de la Belgique, la France, dans ce qui s’appelle alors l’AEF (Afrique équatoriale française) ou l’AOF (Afrique occidentale française) ne brime pas l’expression politique et elle encourage et coopte des élites locales. Alors que des intellectuels comme Senghor, Houphouët Boigny sont envoyés à l’Assemblée nationale, le Paris des années 50 devient un haut lieu de la pensée politique d’Afrique francophone et des Caraïbes.
Le monde d’alors, celui de la guerre froide, est traversé par la rivalité Est Ouest (communisme d’un côté, « monde libre » de l’autre) une dichotomie qui impose sa grille de lecture, « modérés » d’un côté, « radicaux » de l’autre… La conférence de Bandoeng, en 1955, sonnera le rassemblement de tous ceux qui, luttant pour l’indépendance de leur pays, préféreront se définir comme « non alignés ».
L’Indonésien Soekarno, le Ghanéen Krame N’Krumah, le Guinéen Sekou Touré deviendront les chantres de l’ émancipation de ce qui s’appelait encore le « tiers monde » et, dans le même temps, les cibles de ce monde bipolaire, séparé entre l’ « impérialisme » d’un côté, le « communisme » de l’autre.
Lorsque Patrice Lumumba participera à la conférence d’Accra en 1958 et se liera d’amitié avec les leaders africains du moment, dont Sékou Touré, il en reviendra transformé : l’ « évolué » qui aspirait à être engagé par d’administration coloniale et qui, en 1955 serrait respectueusement la main du jeune roi Baudouin songera lui aussi à secouer les chaînes du Congo et à réclamer son indépendance.
L’année 60 s’ouvre donc sous le double signe de l’espoir et de l’ambiguïté : les pays qui accèdent à l’indépendance ont pour objectif le « développement » c’est-à-dire l’amélioration des conditions de vie des populations tandis que les puissances coloniales, tout en concédant l’indépendance politique, entendent bien conserver les rênes de l’économie, les bénéfices de l’exploitation des ressources sans oublier le soutien politique, aux Nations unies entre autres… C’est pour cela aussi que les rêves d’unification africaine sont torpillés, et que l’AEF comme l’AOF deviennent de micro Etats, au lieu de rejoindre de plus larges fédérations. Alors que les systèmes économiques demeurent extravertis, c’est à dire essentiellement tournés vers l’ancienne métropole, qui garde le contrôle de la transformation des matières premières, (cacao de Côte d’Ivoire, arachide du Sénégal, coton du Tchad, uranium du Niger, pétrole du Nigeria, cuivre du Congo) le « développement » deviendra le maître mot des jeunes pays et les politiques de « coopération » remplaceront l’ancienne « œuvre coloniale »
Dans les anciennes colonies françaises, le FIDES (Fonds de développement et d’investissement économique et social) sera le maître d’œuvre de grands travaux de modernisation, essentiellement confiés à des entreprises françaises, et une monnaie commune, le CFA (qui vient d’être abolie par le président Macron au profit de l’eco) cimentera le lien entre les anciennes colonies et la Banque de France (tout en favorisant les sorties de capitaux…)
Ayant dit, en 1958 , non à de Gaulle et à sa proposition d’association avec la France, la Guinée de Sékou Touré fera l’objet d’un boycott tenace, tandis qu’au Congo ex belge, les entreprises belges (Union Minière, Cotonco, CMB) occuperont longtemps le haut du pavé en dépit de la « zaïrianisation » (autre mot de la nationalisation) et d’un effondrement général de l’économie dès la moitié des années 80.
Au début des années 60 cependant, dans l’euphorie des indépendances toutes neuves, l’Afrique connaîtra de notables progrès en matière de santé, d’enseignement, (jusqu’au coup de barre de l’ « ajustement structurel » dans les années 80, autre nom des politiques d’austérité). Mais malgré l’indépendance politique, elle ne sortira jamais réellement du rôle qui lui avait été assigné par le « modèle colonial » : être exportatrice de matières premières non transformées et terrain privilégié de l’action caritative hier, humanitaire aujourd’hui. Aujourd’hui, la mondialisation a brisé le tête à tête avec les anciennes métropoles et d’autres intervenants, dont en premier lieu la Chine, , mais aussi la Turquie, le Japon, la Corée du Sud, se disputent les marchés et l’Afrique est devenu le plus convoité des continents…

8 janvier 2020

Afrique 60: René Dumont avait il raison avant tout le monde?

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Au lendemain des indépendances, voici six décennies, l’agronome français René Dumont jetait un pavé dans la mare avec son livre « l’Afrique noire est mal partie », où il évoquait principalement un développement agricole trop technique, qui ne tenait pas suffisamment compte des savoirs traditionnels. Il rappelait aussi le «pacte colonial » qui avait placé le continent africain dans une situation d’infériorité, depuis la traite négrière du 15eme siècle jusqu’à la colonisation.
Nous avons demandé à Alain Huart, agronome, expert auprès du WWF et de l’Union européenne, auteur de nombreux livres sur la République démocratique du Congo, si la prophétie de René Dumont s’était ou on réalisée.
« Aujourd’hui, il faut évaluer la situation à l’aune du réchauffement climatique et sous cet angle là, l’Afrique est, avec le sous continent indien, le continent qui est le plus mal parti, le moins préparé. René Dumont évoquait le leadership politique, le chantier éducatif, le pacte colonial c’est-à-dire les rapports injustes. Même sur le plan climatique, il s’est montré visionnaire… »
« La décolonisation s’est passée très vite il, dans le cas du Congo belge, il aurait fallu une période de transition de trente ans. Mais la Belgique, qui n’était pas une grande puissance, a lâché prise très vite et très facilement. Elle a donc laissé le Congo dans un état d’impréparation, elle n’avait pas formé une élite car elle avait opté pour une colonisation partant de la base. »
Comment a-t-on géré la post indépendance ?
« Dans le système mondial d’alors les Africains n’avaient rien à dire. L’Afrique représente cependant, hier comme aujourd’hui, un certain Eldorado, avec ses ressources minières, pétrolières, et jusqu’à présent ces ressources sont encore, majoritairement, aux mains de sociétés occidentales qui essaient de se positionner.
Aujourd’hui on parle de mondialisation pour ne pas employer le mot néo colonialisme, mais la réalité reste la même. Les Chinois aussi s’intéressent à l’Afrique mais pas plus que les Occidentaux ils ne se soucient d’un accompagnement raisonné. »
L’accroissement démographique de l’Afrique est il un obstacle au développement ?
« Alors que le ralentissement démographique est acquis sur tous les continents, en Afrique l’éducation reste très faible et en particulier l’information à propos du planning familial, de la contraception, seulement 20% des femmes sont réellement informées sur ce sujet. A cause de la pauvreté, l’Africain considère qu’avoir cinq, six ou sept enfants par famille demeure un objectif qui lui permet d’assurer sa survie à terme. En Afrique noire, dans les pays les plus pauvres, contrairement à ce qui se passe en Tunisie, au Maroc, en Afrique du Sud, on n’observe pas de fléchissement démographique. Avec de tels taux de croissance la pression sur les écosystèmes devient de plus en plus forte. La démographie n’est pas nocive en soi mais elle s’accompagne d’un sous développement profond et d’un manque de connaissance des populations par rapport aux enjeux de leur développement, du climat.
A Kinshasa cependant, cela évolue : lorsqu’elles atteignent un certain niveau, les femmes réduisent le nombre d’enfants. Ce qui reste très préoccupant, ce sont les gens qui sont enclavés, mentalement, physiquement ; c’est au Soudan, en RDC, en Centrafrique, les pays les plus pauvres que l’on observe les taux de croissance les plus inquiétants. Le problème c’est que cette croissance s’accompagne d’un sous développement profond, d’un manque de connaissance des enjeux de l’environnement, de tout ce qui touche au climat. »

Tout cela pourrait il engendrer des flux de population se déplaçant vers l’Europe ?
« L’enjeu est assez clair : le taux de déforestation a doublé ou triplé, la pression sur les ressources est de plus en plus forte, sans s’accompagner de méthodes d’agriculture durable. Les gens restent figés sur des schémas anciens et cette population pauvre est en train de détruire progressivement le patrimoine qui pourrait lui permettre, dans le futur, de construire un patrimoine durable… »

Comment se porte la forêt congolaise, si souvent citée comme réservoir naturel ?
« Partout, les fronts forestiers reculent : autour de Kinshasa, dans la région de Gemena dans l’Equateur, le long du fleuve Kasaï, au Nord et au Sud Kivu,. Dans certaines régions le taux de déforestation atteint de 1 à 2% par an, ce qui veut dire que dans trente ou quarante ans et certainement d’ici 2100, l’essentiel de la forêt congolaise aura disparu.
Dans les pays du Sahel, l’agro pastoralisme a augmenté, car les gens ont cru que le bétail serait leur richesse mais les conflits entre agriculteurs et éleveurs sont multipliés (René Dumont déjà mettait en garde à ce sujet). En outre les gens utilisent le charbon de bois comme source d’énergie, ce qui contribue à détruire les écosystèmes fragiles du Sahel.
Si l’on étudie aujourd’hui la provenance des flux migratoires vers l’Europe, on voit qu’il s’agît de populations sahéliennes. Mais d’ici vingt ou trente ans, il s’agira de populations venues d’Afrique centrale, tout aussi désespérées et qui ne pourront plus survivre dans leur milieu…
Des géographes tracent les cartes des chemins de remontée des migrations vers l’Europe, et on peut déjà prédire les flux du futur. Le continent africain est le plus exposé au réchauffement climatique et le moins préparé à se prémunir contre ses effets, alors qu’en Europe, proportionnellement, les écarts seront plus faibles… »
Compte tenu de telles perspectives, pourquoi dit on que l’Afrique est le continent de l’avenir ?
« Parce qu’il s‘agît d’une population jeune, en pleine croissance, dynamique. Mais ce qui m’inquiète, c’est que, d’ici vingt ou trente ans, alors que des élites auront été formées, le patrimoine, lui, aura disparu : la forêt tropicale c’est-à-dire le patrimoine forestier naturel n’existera plus, les mines auront été vidées. L’Europe aussi a connu un tel phénomène : au Moyen Age, pour construire des bateaux on a détruit la forêt. Bien sûr les forêts ont été reconstituées, mais elles n’ont plus le même potentiel, la même qualité…Elles ne représentent plus que 15% de la valeur carbone.
Il y aura un décalage entre cette jeunesse émergente et les ressources qui seront à sa disposition. Bien sûr, nous apportons des appuis, mais ils sont disparates. Voyez la Monusco présente au Congo : en réalité elle sert surtout à sécuriser les sites miniers et les investissements réalisés ces vingt dernières années, plutôt que les populations…Au Congo et ailleurs, à la mauvaise gouvernance au niveau mondial s’ajoute le fait qu’il n’y a jamais eu d’élections locales…Ce qui signifie que les populations n’ont jamais eu rien à dire à propos de leur mode de développement…

8 janvier 2020

Afrique 60: la bombe démographique

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Comment décrire l’évolution réelle d’un continent qui demeure un « désert statistique » ? Comment mesurer les indices réels des inégalités sociales, de l’accès aux services de base tels que l’eau et l’électricité, comment mesurer l’ampleur des migrations vers les villes ou les flux se dirigeant vers les pays voisins ou vers l’Europe ?
Quelques évidences cependant : en dépit des épidémies (rougeole, Sida, fièvre d’Ebola) et des maladies endémiques (lèpre,tuberculose, paludisme) l’espérance de vie en Afrique noire a progressé de vingt ans selon la Banque mondiale.
Grâce aux progrès de la médecine, et surtout de la vaccination, grâce aussi à la force vitale des populations se sentant maîtres de leur destin, la population africaine s’est envolée et la transition (stabilisation) démographique ne s’est pas encore produite : en 1960 l’Afrique comptait 227 millions d’habitants et dans des pays tels que le Gabon, la population était même en déclin. Effets de la traite négrière (vingt millions d’esclaves emmenés au-delà des mers), du portage, des travaux obligatoires et des guerres, des pays tels que l’Angola, la Namibie, le bassin du Congo, étaient notoirement sous peuplés.
Tout cela appartient désormais au passé : en 2018 le continent comptait plus d’un milliard d’habitants et en 2050 les Africains seront plus du double. Avec plus de cent millions d’habitants chacun, le Nigeria, l’Ethiopie et la RDC forment le trio de tête.
Cette explosion démographique peut être vue comme une richesse, un formidable potentiel de création artistique, de force de travail et de transformation sociale, par contraste avec les populations vieillissantes des anciennes métropoles. Mais à court terme, ces populations jeunes aspirent à la fois à la liberté politique, aux opportunités économiques. Informées par Internet voire nourries d’illusions, elles n’hésitent pas à tenter leur chance et à se lancer dans la migration, soit vers des pays africains plus industrialisés comme l’Afrique du Sud, soit, plus sûrement encore, vers l’Europe, ce nouvel Eldorado, et cela en dépit des dangers du voyage et des incertitudes de l’accueil.
Même si la part de la population africaine vivant sous le seuil de pauvreté aurait diminué, passant de 54,7% en 1990 à 41,4% en 2015 selon les données de la Banque Mondiale, la « perception » n’a pas changé : les jeunes Africains, plus que jamais, sont tentés par l’exode. En outre, le flux migratoire risque d’être grossi, dans les années qui viennent, par les changements climatiques, la désertification, voire le développement du secteur minier industriel, qui chassera des populations entières de leurs territoires traditionnels. Pour ne pas parler de la multiplication des groupes armés, de la compétition entre agriculteurs et éleveurs, de la propagande djihadiste, anti occidentale, qui pourra séduire les plus frustrés.
L’Afrique, soixante ans après le soleil noir des indépendances, demeure le continent de l’espoir. Par ses ressources, sa jeunesse, ses talents. Mais elle demeure aussi, aux portes d’une Europe qui trop souvent la rejette ou l’ignore, une bombe déjà dégoupillée…

5 janvier 2020

“Familles” au NT Gent: le scalpel de Milo Rau

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Milo Rau a le talent très particulier de frapper là où cela fait mal. Dans toutes les failles de ce siècle qui trébuche, on le retrouve. Penché sur les mines du Congo et faisant comparaître accusés, témoins, défenseurs, devant un tribunal plus vrai que la réalité. Se retrouvant dans les ruines de Mossoul avec Orestes et demain à la lisière des forêts en flammes, sur la ligne de fracture des continents menacés et des peuples en migration.. .
Depuis que ce Suisse a découvert la Belgique, il ajuste la focale sur l’affaire Dutroux, (Five easy pieces), sur l’Agneau mystique, (Lam Gods), sans doute était ce pour saluer son arrivée à Gand….Cette fois, l’iconoclaste va plus loin encore. Il s’installe au cœur de l’un de nos « canons », de notre « mode de vie européen », de notre « bonheur national brut » et, tranquillement, avec une froideur clinique, il déchire la carte postale.
Car enfin, une famille de quatre personnes, des parents qui s’aiment, deux filles aussi jolies l’une que l’autre et qui répètent sagement leurs leçons d’anglais, un père qui cuisine comme un chef (ce qu’il est en réalité) et mitonne avec amour ses petits plats tandis que la charmante maman envoie du « schatje » (trésor) à tous ceux qui lui adressent la parole, n’est ce pas le symbole même du bonheur ? N’est ce pas parce qu’ils rêvent d’une telle félicité que, de par le monde, ils sont des dizaines de milliers, -des millions demain-, à se mettre en route, rêvant eux aussi d’un feu ouvert et d’une table bien garnie ?
Sur la table familiale, précisément, des bougies blanches se consument lentement ; des photos de vacances défilent sur l’écran de télévision, le divan est confortable, les lits sont faits, depuis les grandes baies vitrées on devine le jardin bien entretenu. Qu’espérer de plus dans les lotissements, les villas quatre façades ou même les appartements vendus sur plan et énergétiquement corrects ?
Tout va bien, c’est le meilleur des mondes, l’incarnation même d’un rêve universel.
Et pourtant les Demeester ont décidé d’en finir. Calmement, avec ordre et méthode, ils se préparent à quitter le monde, ensemble. Non sans quelques larmes et quelques regrets, sans doute, mais sans aucune hésitation. L’histoire est vraie, elle est tirée d’un fait divers qui s’est déroulé à Calais voici quelques années où une famille, « bien comme il le faut » qui « avait tout pour être heureuse » a décidé de refermer la parenthèse et de dégager le terrain…
Milo Rau a enquêté sur place, reconstitué l’histoire. Il l’a replantée dans un terreau flamand, mais qui pourrait être wallon ou bruxellois, il s’est contenté de laisser se dérouler les préparatifs de cette dernière journée, avant la corde et le tabouret renversé.
On parle beaucoup dans cette pièce, et les surtitres en anglais sont précis, bien lisibles. On n’ignore rien de quelques souvenirs de jeunesse, des origines modestes de la mère, des débuts professionnels du père, des études des filles, de l’affection qui relie les quatre membres de cette famille modèle. Tout cela se déroule avec une lenteur implacable, on a le sentiment de partager le repas des voisins et pour un peu on s’inviterait volontiers à leur veillée de Noël.
On parle beaucoup, certes, mais pourtant on ne dit rien. Derrière ce quotidien qui nous est si familier, qu’y a-t-il ? On ne le sait pas. Pourquoi veulent ils quitter la table avant l’heure ? Pourquoi sont ils d’accord pour dégager calmement après avoir mis leurs petites affaires dans des cartons Chiquita ? Pourquoi se sont ils « mis en beauté », élégants, dignes, bien habillés ? Lequel d’entre eux a-t-il réellement donné le signal du départ ? On ne le saura jamais.
Dans la brochure de présentation de ce spectacle, monté avec sobriété et rigueur, Milo Rau se contente de rappeler, comme en passant, que la Belgique est l’un des pays d’Europe où le taux de suicide est le plus élevé et le NT Gent, obligeamment, communique en première page du programme le numéro d’appel de SOS Suicide.
A l’extérieur, devant la façade illuminée du NT Gent et au pied de la cathédrale Saint Bavon, le marché de Noël sent la bougie et le vin chaud.

28 décembre 2019

Une année et six défis pour Félix Tshisekedi

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Un an après les élections du 31 décembre 2018, « Fatshi Béton » a multiplié les promesses. La population attend les résultats.

Voici un an, à la veille d’élections qui avaient été déjà retardées de deux ans et que le Congo comptait financer sur ses fonds propres, à hauteur de 500 millions de dollars, tous les voyants étaient au rouge et les ambassades multipliaient les consignes de prudence. Le 31 décembre cependant, le pire ne s’est pas produit : la « machine à voter » coréenne a tourné à plein régime, les électeurs congolais se sont déplacés en masse et dès le soir des élections il apparaissait que le « dauphin » de Joseph Kabila, Emmanuel Shadary, ne serait pas élu.
Trois semaines plus tard, la Cour Constitutionnelle rendait son verdict : Félix Tshisekedi était proclamé vainqueur même si Martin Fayulu, le « candidat unique » de l’opposition défendait sa victoire. A la tête de CaCh, Coalition pour le changement, le fils d’EtienneTshisekedi, opposant légendaire et obstiné, devenait le 5eme président de la République démocratique du Congo. La population, au lieu de se soulever, acceptait de donner sa chance à cethomme de 58 ans. Ayant passé une bonne partie de sa vie en exil, il incarnait soudain une notion jusqu’alors inconnue dans le turbulent Congo : une cohabitation « pacifique et civilisée » avec son prédécesseur Joseph Kabila, qui devenait ainsi le premier chef d’Etat congolais à quitter le pouvoir sans avoir été chassé ou assassiné.
Ayant nommé au poste de directeur de cabinet Vital Kamerhe, un politicien chevronné qui avait accompagné les débuts de Joseph Kabila avant de passer à l’opposition, Félix Tshisekedi se mit en devoir de relever de multiples défis. Il tenta, à la fois, de répondre aux attentes de la population, de la communauté internationale, des pays voisins. Mais il veilla aussi à éviter le conflit avec un prédécesseur aguerri qui avait gardé la main sur plusieurs leviers du pouvoir : une majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat capable de démettre le nouveau chef de l’Etat, le contrôle des forces armées et de sécurité, ainsi que des finances, et last but not least une coalition, les FCC (Forces congolaises pour le changement) composée de politiciens expérimentés ayant déjà en vue les élections de 2023.
Pour conforter sa légitimité, le nouveau président se lança sur plusieurs terrains.
1. La diplomatie. Multipliant les voyages, (et dépassant largement le budget prévu) Félix Tshisekedi s’employa à rassurer les pays voisins : le Rwanda, l’Angola, puis l’Ouganda, l’Afrique du Sud, le Congo Brazzaville, quitte à multiplier les gages économiques : la compagnie Rwandair dessert désormais le Congo, le pont reliant Kinshasa à Brazzaville sera construit, l’or du Congo est raffiné en Ouganda… L’offensive diplomatique se poursuivit aux Nations Unies, culmina avec un accueil triomphal à Bruxelles, très positif à Paris et Washington où, en matière de lutte anti terroriste, le président multiplia les promesses souhaitées par ses hôtes.
2. L’Etat de droit. Le respect des libertés publiques, dont les droits de la presse, le retour des exilés (dont Moïse Katumbi) ,la libération des prisonniers politiques, l’autorisation des manifestations, représenteun acquis incontestable. Sur le plan politique, le nouveau président veilla, lien après lien, à se délier de l’emprise de Kabila et des siens: quoique issu du camp d’en face, son Premier Ministre Ilunga Ilunkamba apparaît comme un politicien expérimenté.Cependant, si la lutte contre la corruption a été décrétée, aucune sanction n’a encore été prise.
3. L’armée et les forces de sécurité. Le domaine militaire demeure le fief de Joseph Kabila, et François Beya, l’un des hommes de confiance de ce dernier, assure la sécurité du nouveau président tandis que Charles de Schryver (et non Christian ainsi que nous l’avions écrit par erreur, alors que ce dernier est le patron de Swala Aviation) proche de l’ancien chef de l’Etat gère toujours la flotte présidentielle. Le crash d’un avion de la suite présidentielle qui reliait Goma à Kinshasa a d’ailleurs suscité bien des questions…Au Kivu, en Ituri, l’armée mène des opérations d’envergure afin d’éradiquer les groupes armés d’origine étrangère (Hutus rwandais, opposants burundais, musulmans ADF venus d’Ouganda, de Somalie, du Kenya et s’entraînant dans les forêts congolaises). Au Nord et Sud Kivu, des succès militaires sont enregistrés mais en Ituri, les rebelles traqués ont répliqué en assassinant plus de 200 civils. Cependant, les forces armées demeurent une forteresse intouchable : des officiers de haut rang, frappés de sanctions internationales ou soupçonnés, en vrac, de trafics divers, de complicité avec l’ennemi, voire de massacres et crimes contre l’humanité sont toujours en poste, sans doute protégés par l’ex président et jouissent d’une impunité dénoncée par les défenseurs des droits de l’homme.
4. Le peuple d’abord. Fidèle à son slogan de campagne, Félix Tshisekedi multiplie les promesses sur le plan social et il s’est engagé, le temps de son mandat, à sortir 20 millions de ses compatriotes de la pauvreté. Il promet d’améliorer le quotidien des militaires, lance à Kinshasa de grands travaux, les « saute mouton », viaducs censés fluidifier la circulation. C’est qu’il y a urgence : 73 % de la population vit toujours dans l’insécurité alimentaire, le taux de pauvreté est de 63%, et, dans le pays du barrage d’Inga, 10% de la population est alimentée en électricité. Mais le budget ne suit pas : avec 7 milliards de dollars, « Fatshi Béton »ainsi nommé à la suite de ses promesses de bâtisseur ne peut aller très loin. JokOga, analyste politique et financier constate que « les investisseurs ne concrétisent pas leurs promesses, comme s’ils attendaient encore, la Gécamines est embourbée dans les scandales… »Quant à la diaspora, qui multiplie les retours au pays, elle va, vient et regarde, mais sans se lancer dans de grands projets. Paralysée par les embouteillages, les inondations dues à la crue du fleuve et aux rivières encombrées d’immondices, Kinshasa est à l’image du pays, elle vibre d’espoir mais n’a pas encore vu le changement annoncé.
5. La gratuité de l’enseignement primaire.
Décréter, au milieu de l’été, à quelques semaines de la rentrée, que l’enseignement primaire serait gratuit et que les parents seraient désormais déchargés de « frais scolaires » pouvant osciller entre 300 et 400 dollars par an, voilà qui représentait un « coup politique » fumant, répondant parfaitement aux aspirations d’une majorité de Congolais privés d’enseignement gratuit depuis la moitié des années 80. La fréquentation scolaire explosa, mais…les enseignants du réseau catholique (80% des écoles) multiplièrent les grèves, redoutant de perdre leurs « sursalaires » ! Si la mesure de gratuité représente 26 millions de dollars par mois, il apparut assez vite que le gouvernement avait peut-être surestimé la générosité et la promptitude des bailleurs dont la Banque mondiale qui renâcla à débourser le milliard de dollars escompté. Quoique bien inspirée, la mesure, décidée sans planification préalable, risque de se fracasser sur les dures réalités congolaises.
6. Le sablier du temps. Accédant au pouvoir Félix Tshisekedi s’était donné cent jours pour frapper les esprits et lancer ses réformes. Mais l’analyste Jean-Claude Mputu constate que le temps file vite : « le président, qui a multiplié les voyages, s’est surtout cantonné à la représentation, aux mesures d’annonce, sans diriger de réelles réunions de travail avec son cabinet. Or la première année est déjà « consommée », sans véritables résultats tangibles. Et avant la prochaine échéance, celle de 2023, la dernière année sera consacrée à la campagne, elle ne comptera donc pas. Restent trois ans pour convaincre et surtout pour réaliser… » Ce délai est d’autant plus court que tous les observateurs estiment que Joseph Kabila n’a pas renoncé à revenir au pouvoir : sa coalition des FCC demeure en ordre de marche, et lors de ses rares apparitions publiques il lui arrive d’être applaudi par ceux qui hier le conspuaient ! Si ses premiers mois au pouvoir ont permis au nouveau président de surprendre, de convaincre et de ranimer l’espoir, « Fatshi Béton » est désormais confronté au défi de réaliser, de construire. A nouveau, il y a urgence.

26 décembre 2019

Ituri: l’armée congolaise dénonce des complicités locales

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Dans l’Est du Congo, l’armée congolaise est déployée sur deux fronts : le Nord et le Sud Kivu où elle traque des groupes de réfugiés hutus rwandais dont 1800 combattants et dépendants ont été ramenés à la frontière de leur pays et l’Ituri, dans le « Grand Nord » du Nord Kivu, un vaste territoire voisin de l’Ouganda. La guerre en Ituri s’avère beaucoup plus complexe et surtout beaucoup plus meurtrière que les offensives menées plus au sud. En effet, en contrepoint des mouvements militaires, elle s’accompagne de tueries qui ont déjà fait plus de 200 morts.
Ces massacres à l’arme blanche, ces décapitations, ces enlèvements de femmes et d’enfants, ces prises d’otages correspondent à une politique de terreur qui a pour but de frapper l’opinion, de dissuader les FARDC de poursuivre leur offensive, mais aussi de jeter le discrédit tant sur l’armée nationale que sur les forces de la Monusco. Ces dernières sont accusées d’impuissance face à des groupes armés dont le nom générique est devenu « ADF » (Allied defense forces) un mouvement originaire d’Ouganda, dont les membres sont de confession musulmane et qui appartiendrait à la nébuleuse de l’Etat islamique. Déstabilisée par les massacres, doutant de tous les politiciens, abreuvée de rumeurs, la population ressent une méfiance qui s’étend aux FARDC, à la Monusco et même aux équipes de la riposte Ebola, dont les véhicules ont été attaqués à plusieurs reprises.
C’est pourquoi le porte parole de l’armée, le général Kasonga, a tenu à donner le bilan des dernières actions de l’opération « Sukola » et surtout à présenter un groupe composé de 37 rebelles identifiés comme des ADF. La composition de ce groupe tend à confirmer le côté international des ADF : sont ainsi apparus 18 Ougandais, 3 Tanzaniens, 3 Kenyans, un Burundais, et un Centrafricain. Faisant partie d’une « vague d’assaillants », ces hommes armés ont été capturés lors de la conquête de leurs bastions dans le Mayangose, à Mwalika, Chochota, Mapobu, Kidiwe…
Joint par téléphone, le général Sylvano Kasonga nous a confirmé que « 500 rebelles se trouvent entre les mains de l’armée congolaise, et ont permis à nos services de recueillir des informations importantes, à savoir que si ceux qui tuent en Ituri sont pour la plupart d’origine étrangère, les responsables du désastre sont des politiciens, des hommes d’affaires, des jeunes militants, aussi bien Congolais qu’étrangers. La plupart d’entre eux sont hors du pays mais d’autres sont présents à Beni, Butembo, Lubero, Kinshasa et d’autres pays de la région. Les tueurs sont totalement radicalisés : c’est ainsi que nous avons capturé une femme d’origine ougandaise, qui a préféré supprimer son bébé devant nos soldats, afin d’éviter que l’enfant soit un moyen de l’obliger à parler… »
Quelles pourraient être les motivations de ces Congolais qui commanditeraient ainsi le massacre de leurs compatriotes ? Pour le général Kasonga, « elles sont essentiellement politiques : d’aucuns, par la terreur, elles voudraient obliger les populations à fuir, afin que l’Ituri puisse devenir une nouvelle entité administrative et politique. Cette perspective fait l’affaire de pays voisins (ndlr. Il fait allusion à l’Ouganda et au Rwanda), plus peuplés, et qui pourraient avoir envie de transférer des populations dans une espace « libéré » où les ressources sont importantes : or, minerais, bois précieux, terres fertiles. »
Ces accusations du général Kasonga font écho à plusieurs publications issues de l’ethnie des Nande, un groupe nombreux et dynamique qui se trouve en concurrence commerciale et démographique avec des Hutus, d’origine rwandaise ou congolaise, eux aussi en expansion. Le général Kasonga assure que ces « terroristes » envisageraient aussi d’attaquer des personnalités en vue, comme, par exemple, le maire de Beni. » Il précise que « nos militaires ont également arrêté des combattants Mai Mai congolais, dont un « général autoproclamé » dont les troupes… portent des uniformes volés à l’armée… » congolaise… » Le porte parole militaire insiste auprès de la population « pour qu’elle dénonce les lieux où se cachent les groupes terroristes : « sa collaboration est la meilleure chance de succès de notre armée qui n’a pas besoin d’interventions étrangères à ses côtés… »