5 mai 2021

A l’Est du Congo, il faut du nouveau…

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Oubliant les élections contestées qui ont porté Félix Tshisekedi au pouvoir à la suite d’un accord avec le président Kabila, fermant les yeux sur les sommes considérables qui ont circulé pour cimenter cette « Union sacrée » qui représente la nouvelle majorité, les capitales occidentales, depuis Washington jusque Paris et Bruxelles, ont décidé de faire confiance à l’actuel chef de l’Etat. De considérer avec optimisme que son pouvoir, homogène mais encore bien fragile, pouvait fonder un réel changement et opérer la rupture avec les pratiques de l’ère Kabila. Les bonnes intentions, les promesses, répétées au fil des multiples voyages du président ont pu nourrir cet optimisme, et, à la tête de l’Union africaine, Tshisekedi est devenu incontournable sur le plan international.
Cependant, si la capitale Kinshasa demeure calme, la situation à l’Est du pays représente un véritable gouffre d’insécurité. Jamais, depuis la première puis la deuxième guerre du Congo, au début des années 2000, on n’avait vu s’affronter autant de milices guerrières, se multiplier autant d’actes de violence, autant d’exactions. Au fil des décennies et grâce à l’impunité qui fut garantie par des accords de paix soutenus par la communauté internationale, on a vu s’élargir les zones de non droit, se renforcer les groupes armés. Avec le temps, la pratique de la violence s’est en quelque sorte démocratisée. Cessant d’être le triste apanage des militaires et des miliciens, la violence est devenue l‘héritage des civils : désormais, eux aussi, sans être inquiétés pratiquent le viol, autrefois tabou, recourent aux armes pour soutenir tel ou tel politicien et répètent à l’envi les discours de haine que leurs livrent les apprentis sorciers des réseaux sociaux.
Même si l’exercice sera difficile, et aurait peut-être du s’étendre au Sud Kivu, le chef de l’Etat n’a pas tort d’avoir décidé d’instaurer l ‘état de siège. Mais le soutien international qui lui est promis lors de ses tournées dans les capitales doit aller au-delà des paroles d’encouragement : il faut l’aider à améliorer l’outil régalien que doit être son armée. Pourquoi la Belgique ne reprendrait elle pas la formation d’officiers congolais qu’elle avait entamé avec succès à Kindu, avant la rupture avec Kabila ? Pourquoi la France ne renouvellerait elle pas une nouvelle opération Artemis dans l’Ituri, qui avait jadis remis au pas les milices de Thomas Lubanga ? Pourquoi les Etats Unis ne s’engageraient ils pas dans la lutte contre les réseaux djihadistes qui encerclent Beni ? Certes, il y a d’autres fronts, dans le Sahel entre autres, d’autres urgences, comme le Covid. Mais si au départ de l’Est, l’immense Congo se trouve une nouvelle fois déstabilisé, si l’impunité continue à être la règle, qu’on cesse d’envoyer des lauriers au Docteur Mukwege et de faire des promesses à Tshisekedi. Même s’il est peut-être déjà trop tard, c’est aujourd’hui qu’il faut aider le Congo à rétablir sa souveraineté, à contrôler son territoire, à protéger toute sa population.

5 mai 2021

A l’Est du Congo, l’arc de crise qui justifie l’état de siège,

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Cent vingt groupes armés se partagent le territoire, du Nord jusqu’au Sud Kivu…

Le ton grave, le président Tshisekedi s’est adressé à la nation pour expliquer la proclamation de l’état de siège dans le Nord Kivu et dans l’Ituri et mettre fin à l’inacceptable situation qui règne dans l’Est du pays. Il a appelé ses compatriotes à mobilisation totale afin qu’ils soutiennent les forces armées. Sur le plan concret, la proclamation de l’état de siège , qui commencera le 6 mai prochain, met en congé l’autorité civile durant une période déterminée. Les autorités des provinces concernées seront suspendus et remplacés par un militaire au poste de gouverneur et un policier au poste de vice gouverneur et une administration militaire devrait se mettre en place. D’autres décisions attestent de la détermination du chef de l’Etat : il a conclu un accord avec le Kenya pour que ce pays dépêche un contingent dans l’Est de la RDC et à Paris, il a sollicité l’aide de la France dans la lutte contre les groupes armés ADF qui sèment la terreur à Beni et se réclament de l‘idéologie islamiste.
Plusieurs raisons expliquent cette mobilisation soudaine : la première est le facteur temps. Si les élections se tiennent en 2023 comme prévu, il faudra que l’Est du pays soit pacifié sinon le deuxième mandat auquel aspire le chef de l’Etat sera sérieusement compromis. Mais surtout, l’Est de la RDC est pris depuis plusieurs mois dans une spirale de violence sans précédent. Plus de 120 groupes armés se disputent les sites miniers, établissent des barrages sur les routes, prennent la population en otage, recrutent des porteurs ou des femmes ou se livrent à des massacres de civils assortis d’actes de cruauté destinés à semer la terreur. Depuis novembre 2019 on compte plus de mille morts dans le « Grand Nord » du Kivu, 300 morts depuis le début de cette année tandis que les enlèvements sont monnaie courante. Menacés par des bandes armées, des dizaines de milliers de civils ont été obligés de fuir leurs villages et se terrent dans les brousses. Comment établir la nomenclature de ces groupes ? Les uns sont d’origine ougandaise (mais n’ont jamais menacé le président Museveni…) d’autres sont des combattants hutus ( qui préfèrent frapper le Congo que le Rwanda) ou d’anciens rebelles tutsis et surtout, nombre de ces bandes ont été armées par des politiciens du cru qui les utilisent comme force de frappe dans l’espoir d’ainsi obtenir des postes. Faut il rappeler que cette dynamique de la terreur se mit en place au lendemain des accords de paix conclus à Sun City, qui recommandèrent d’intégrer d’anciens rebelles dans les forces armées ? Aujourd’hui, le Docteur Mukwege, au péril de sa vie, réclame la fin de l’impunité, mais il est d’autant plus seul que les politiciens qui devraient l’épauler peuvent tous compter sur des milices. Quant aux forces armées congolaises, sur lesquelles reposera la mise en place de l’état de siège, elles ne sont pas mieux loties que les civils : la solde des soldats, quand elle est payée, ne leur permet pas de vivre décemment, bien des officiers sont impliqués dans le business des armes et des matières premières, ce qui leur permet de construire des villas qui seront ensuite louées aux organisations internationales et à la Monusco. Quant à cette dernière, elle fait désormais l’objet de toutes les critiques et d’une suspicion généralisée, au point que des écoliers de Beni se sont mobilisés pour réclamer son départ. Cependant, un retrait de ces derniers représentants de la communauté internationale n’aurait d’autre effet qu’une aggravation de la violence, à huis clos cette fois. A l’instar de ce qui se passe dans le Sud Kivu, curieusement épargné par l’état de siège et où Médecins du Monde est la seule ONG opérant encore sur les Haut Plateaux. Dans ces hautes montagnes qui surplombent le lac Tanganyika, plusieurs groupes armés se croisent et s’affrontent, venus du Rwanda et du Burundi, ou s’opposant aux régimes de ces pays voisins. Quant aux Tutsis Banyamulenge, qui avaient établi leurs pâturages dans ces terres d’altitude, ils font l’objet d’un véritable nettoyage ethnique perpétré par des groupes armés Mai Mai (congolais) ou Red Tabara et Ngumino (Burundais et Rwandais) et ils ont déjà perdu les trois quarts de leurs troupeaux, leur seule source de richesse. La proclamation de l’état de siège, qui donnerait à l’armée tous les pouvoirs, représenterait cependant pour eux une menace supplémentaire car des militaires et des policiers s’associent aux groupes d’assaillants qui brûlent les maisons et abattent les troupeaux.
Faut il ajouter que dans ces montagnes où l’on découvre à présent de nouvelles mines d’or et des gisements de minerais stratégiques, seule la restauration d’un Etat impartial pourrait rétablir chacun dans ses droits. Mais depuis Kinshasa, ces « marches du royaume » paraissent bien éloignées et les politiciens de la capitale ont oublié que c’est dans ces confins là qu’a débuté la chute du régime Mobutu…

27 avril 2021

Une majorité en béton pour le Premier Ministre congolais

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Du jamais vu : le programme de gouvernement est voté par 410 voix contre 412. Cette fois, le président congolais, Fatshi Béton pour ses partisans, dispose de la majorité dont il rêvait, en béton elle aussi : deux semaines après l’annonce de la composition du gouvernement, l’Assemblée nationale a accordé sa confiance au nouvel exécutif, par un vote massif, 410 voix sur 412, du jamais vu jusqu’à présent. Massée dans le grand hall de l’Assemblée nationale où voici quelques mois encore des factions politiques divergentes échangeaient des horions, une foule enthousiaste a applaudi à tout rompre. Pour le politologue Wamu Oyatambwe, « il faut se féliciter de cette cohérence retrouvée, il ne devrait plus y avoir de conflit permanent puisque c’est le même groupe qui sera aux manettes, le Premier Ministre aura les mains libres ».
Avant ce vote de confiance acquis haut la main, le premier ministre Sama Lukonde Kyenge avait prononcé son premier discours de politique générale, précisant les grands axes de sa politique. Sans surprise, il a évoqué la modernisation des infrastructures, une réforme de la fiscalité et du système de retraites. Mais surtout, il a abordé le principal des défis de l’heure, celui de la sécurité. A l’est du pays en effet la situation ne cesse de se dégrader : les violences font des milliers de victimes à Beni et ailleurs dans le Nord Kivu, des manifestations se multiplient réclamant le départ d’une Monusco accusée de complicités avec les groupes rebelles, la méfiance à l’égard du pouvoir est totale même si la population manifeste pour que…le président vienne s’installer personnellement dans l’Ituri ! Tenant compte de ces critiques, le premier ministre a promis une évaluation de l’action de la Monusco, qui devrait être bientôt renforcée par des militaires kényans dont Félix Tshisekedi a obtenu la venue. Mais surtout, Sam Lukonde a évoqué la possibilité d’évoquer un « état d urgence sécuritaire » et même la mise en place d’une « administration militaire ». Il a aussi décidé de proscrire strictement l’incorporation de forces rebelles au sein de l’armée et de la police. Cette disposition, qui découlait des accords de paix de Sun City en 2002, avait eu pour principal résultat d’entraîner une prolifération de groupes armés (120 dans les deux Kivu..) visant tous un même objectif, intégrer l’armée régulière, sans pour autant renoncer à leur comportement violent et prédateur. Le Premier Ministre entend aussi entamer le recensement de la population et l’identification de tous les Congolais. En dépit de l’optimisme de rigueur, Wamu Oyatambwe décèle cependant deux écueils de taille. Le premier est politique : peut on compter sur la fidélité des élus issus de la majorité initiale, le Front commun pour le Congo, qui ont fait massivement défection, ne laissant plus qu’une centaine d’élus autour de l’ancien chef, solidement déplumé, mais pas impuissant pour autant ? La proclamation du gouvernement avait déjà été retardée à cause du mécontentement des transfuges qui ne s’estimaient pas suffisamment « servis » dans la nouvelle équipe et chacun se remémore le vieil adage « qui a trahi trahira »…
Le deuxième écueil est évidemment financier car les ambitions du jeune Premier Ministre risquent d’être brimées par la faiblesse de ses moyens : le budget de l’exercice en cours est estimé à 7,1 milliards de dollars et le seul programme de sécurité devrait coûter chaque année 12 millliards de dollars…Or à l’heure actuelle c’est miracle si Kinshasa réussit à rassembler 5 milliards de dollars, une somme dérisoire dont les trois quart sont absorbés par le paiement des fonctionnaires et le fonctionnement de l’Etat. Il faudra donc réduire les dépenses, mobiliser des recettes supplémentaires (d’origine katangaise, , M. Sama Lukonde s‘adressera sans doute aux compagnies minières et aux bailleurs internationaux) et surtout il faudra lutter contre la corruption en s’appuyant sur une justice qui n’a pas oublié la disparition soudaine du juge Yanyi, un magistrat intègre qui avait voulu tirer au clair l’ « affaire Kamerhe » et la disparition de 50 millions de dollars et qui mourut, vraisemblablement empoisonné, dès l’ouverture du procès…

27 avril 2021

Les horreurs qui se déroulent dans le Tigré menacent l’unité de l’Ethiopie

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La guerre ressemble souvent à une poupée gigogne : lorsque l’armée éthiopienne intervint dans la province du Tigré, le 4 novembre dernier, il ne s’agissait, en principe, que d’une opération destinée à « rétablir la loi et l’ordre » c’est-à-dire restaurer l’autorité d’Addis Abeba sur une province où le pouvoir régional, le Front populaire pour la libération du Tigré avait, unilatéralement, organisé des élections qui furent jugées illégales. Invoquant le Covid, les autorités nationales avaient en effet décidé d’ajourner le scrutin initialement prévu au niveau national, mais le Tigré passa outre. Le FPLT avait aussi attaqué le « Northern Command » basé dans la province, c’est-à-dire des unités d’élite de l’armée éthiopienne, mettant ainsi la main sur des équipements lourds.
Le 28 novembre, lorsque Makale, la capitale du Tigré, tomba aux mains des forces fédérales, la tragédie ne faisait que commencer. En effet, les dirigeants du FPLT, combattants aguerris et qui avaient dirigé le pays durant trente ans, se retirèrent dans les montagnes. Addis Abeba les qualifiait de « clique » mais ils étaient largement soutenus par une population qui leur était reconnaissante d’avoir fait reculer la famine et entamé le développement économique de la province.
Cinq mois plus tard, en dépit des communiqués de victoire, la reconquête n’est pas terminée. Addis Abeba, après avoir longtemps nié l’évidence, a du reconnaître que l’armée du pays voisin, l’Erythrée, combattait aux côtés des forces fédérales et que des milices amharas (les Amharas sont originaires de la capitale Addis Abeba) leur prêtaient main forte. Les quelques journalistes autorisés à se rendre sur le terrain, les agences humanitaires, corroborant le récit des 60.000 réfugiés arrivés sur la frontière soudanaise, livrent des témoignages se rejoignant dans l’horreur. Tous décrivent des villages rasés, des populations en fuite et privées de nourriture, des symboles culturels, églises coptes, chapelles anciennes, monuments, systématiquement détruits, de même que des établissements scolaires réputés, comme l’école d’élite Atse Yohannes à Makale, méthodiquement pillée et transformée en camp militaire. Les humanitaires ont recensé 151 lieux où des massacres ont été perpétrés et assurent que les viols sont systématiques. Tout se passe comme si les assaillants voulaient réduire à néant les infrastructures construites au cours des trois dernières décennies et illustrant un début de développement afin de mener à ce qu’Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain appelle déjà une « purification ethnique » tandis qu’un rapport de son administration accuse les milices amharas de vouloir, « par la force et l’intimidation » rendre le Tigré ethniquement homogène.
En outre, le désastre du Tigré, où des actes de génocide sont commis fait craindre une désintégration de l’Ethiopie elle-même. Comme si la déflagration dans le Nord du pays avait libéré les forces centrifuges cet Etat multiethnique, jadis unifié sous la contrainte par l’empereur Menelik et son successeur Hailé Sélassié, au départ de la capitale Addis Abeba, la « nouvelle fleur » et avec le soutien de l’ethnie Amhara. Le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed, qui reçut le Prix Nobel de la paix en 2019 pour s’être réconcilié avec l’Erythrée, aurait il joué avec le feu ? Mal mesuré la force et l’implantation de ses anciens alliés tigréens ?
Rappelons que ces derniers après la défaite du dictateur communiste Mengistu, avaient régné sur le pays durant trois décennies sous la poigne de Meles Zenawi, un homme fort, considéré par l’Europe et les Etats Unis comme un « nouveau leader africain » et qui mourut en 2012 dans une clinique bruxelloise.
D’origine oromo, un groupe ethnique du Sud présent autour de la capitale Addis Abeba historiquement peuplée d’Amharas, Abyi Ahmed, un militaire de carrière devenu Premier Ministre, a voulu affaiblir la structure multi ethnique mise en place après la révolution de 1995, structure qui entendait promouvoir « l’Ethiopie des nations, des nationalités et des peuples » et encourager l’autonomie régionale. Dans ce but, il a créé sa propre formation, le Parti de la Prospérité, fondé sur le principe de Medemer, (la synergie) et intégrant des idées de liberté individuelle, de démocratie et, plus largement, d’inclusion de l’Ethiopie dans la mondialisation économique. Une mondialisation déjà bien réelle, les investissements chinois ayant fait du pays leur porte d’entrée vers le marché africain.
Ce retour autoritaire à une certaine centralisation, après trois décennies d’autonomie régionale, pourrait libérer toutes les forces centrifuges de ce pays multi ethnique de 100 millions d’habitants, au risque de faire de l’Ethiopie une sorte de Yougoslavie africaine. Spécialiste de la région, René Lefort craint que le pire soit encore à venir : « l’alliance actuelle réunissant les Amharas et les Oromos contre les Tigréens risque de ne pas tenir : les premiers sont centralisateurs, les seconds tiennent à leur autonomie. En fait je crois que l’on assiste à un phénomène de « décolonisation africaine »: l’Ethiopie avait été unifiée par l’empereur Menelik, qui avait rassemblé différents peuples de la Corne de l’Afrique et aujourd’hui toutes ces communautés revendiquent leur identité.. Un dialogue national inclusif serait indispensable.. Mais dans la langue amharique, le terme compromis n’existe pas… »
Le chercheur éthiopien Obang Metho, militant du Mouvement de la solidarité, relève aussi que l’éventuelle implosion de l’Ethiopie ne laisserait pas indifférents des pays comme le Soudan et surtout l’Egypte, qui entendent garder le contrôle des eaux du Nil. Le Caire affirme être prêt à tout pour s’opposer au GERD, le Barrage de la Renaissance, et veut garder son monopole d’accès à la mer Rouge, maintenant ainsi l’Ethiopie enclavée. La guerre au Tigré a déjà inspiré d’autres pulsions ethniques, dans les régions Somali, Afar, Oromia, Amhara, ce qui, à terme, pourrait désintégrer ce pays phare, hôte de l’Union africaine et symbole paradoxal de l’unité du continent… « Je crains que nous n’ayons pas encore atteint le cœur du cyclone » conclut René Lefort.

11 avril 2021

Le temps du désenchantement au Congo

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Malgré l’espoir suscité par les promesses de Tshisekedi, le Congo connaît le désenchantement
Deux mois après sa nomination, le nouveau Premier Ministre n’arrive pas à former son gouvernement et l’Etat frôle la faillitte

En décembre dernier, le président Tshisekedi mettait fin l’accord de coalition conclu avec son prédécesseur Joseph Kabila et lançait une nouvelle formule, l’Union sacrée, ralliée par de nombreux transfuges des FCC, (Front commun pour le Congo) séduits par la perspective de nouveaux postes ou par des arguments sonnants et trébuchants. Le chef de l’Etat était désormais doté d’une majorité forte de 391 députés sur 500, tandis que la communauté internationale, Etats Unis et Union européenne en tête, se réjouissait de voir Kabila et les siens mis sur la touche alors qu’ils avaient été accusés de contrôler et de bloquer le nouveau pouvoir apparu après les élections contestées de 2018. Deux mois après la nomination d’un Premier Ministre au profil rassurant (jeune, technocrate, réformateur et… katangais) Jean-Michel Sama Lukonde, les espoirs se sont singulièrement attiédis : le nouveau gouvernement, qui aurait du être de format réduit et entreprendre les réformes que la majorité kabiliste était accusée d’avoir bloqué, n’a pas encore été mis sur pied. Si la presse congolaise attribue sobrement ce retard à « la gestion des ambitions » la réalité est plus simple : les soutiens historiques de M. Tshisekedi, dont son propre parti l’UDPS espèrent bien être récompensés de leur fidélité, tandis que les nouveaux venus, qu’il s’agisse de kablistes ayant réussi leur « traversée » ou de partisans des anciens ténors le katangais Moïse Katumbi ou Jean Pierre Bemba ex candidat à la présidence, entendent eux aussi toucher le prix de leur ralliement. Comment gérer toutes ces ambitions, faire place, comme promis, à un quota de femmes, et ne pas dépasser un plafond fixé à 50 ministres ? Jusqu’à présent, le « rubik cube » de la politique congolaise roule toujours et l’ancien gouvernement, celui du kabiliste Ilunga Ilunkamba expédie les affaires courantes. Mais en réalité, c’est le cabinet présidentiel, où se retrouvent de nombreuses personnalités de la diaspora, qui tient les rênes du pays. Un cabinet pléthorique, désormais pointé par ceux qui savent faire les comptes et en particulier l’ODEP (Office de gestion de la dette publique) : 1.091 conseillers, tous à charge du Trésor, ce qui a entraîné un dépassement budgétaire de 113%. En 2020 cependant, au vu de la hausse des cours du cuivre et du cobalt et de la découverte de nouveaux gisements d’or, les recettes n’étaient pas négligeables et les rentrées fiscales et douanières s’étaient élevées à 3,4 milliards de dollars. Mais le coût de l’Etat pèse lourd sur le Congo : les dépenses de rémunérations et de fonctionnement des institutions politiques ont coûté 3, 2 milliards de dollars. Ce qui signifie que, pour une population de 100 millions d’habitants, l’Etat n’a pu accorder que 125 millions de dollars à ses investissements publics soit 1,6% du produit intérieur brut …
Même dans les rangs de la majorité, la grogne s‘exprime : la ministre des affaires étrangères, Mme Tumba Nzeza, qui appartient au parti de Tshisekedi, a déclaré que, faute de budget de fonctionnement, 60 ambassades et représentations diplomatiques étaient menacées de fermeture !
Ce qui n’empêche pas le chef de l’Etat, qui préside désormais l’Union africaine, de multiplier les voyages et d’additionner des promesses qui suscitent de plus en plus de scepticisme. Ainsi par exemple, la mesure de gratuité de l’enseignement, qui avait suscité un immense espoir auprès de millions de parents, s’avère pratiquement impossible à mettre en pratique, faute de budget.
Violence généralisée dans l’Est du pays
Déçus par des autorités nationales qui avaient promis le changement et l’ « avènement du social » les Congolais constatent aussi la dégradation de la situation sécuritaire, de plus en plus en plus dramatique dans l’Est du pays où sévissent plus de 120 groupes armés, qui ont fait plus de 3000 morts dans la seule province de l’Ituri. A Beni, la société civile exige le départ de la Monusco jugée inutile, les manifestations se multiplient et ce week end à Goma, les pierres de lave arrachées au volcan Nyiragongo ont été jetées dans les rues afin de paralyser la circulation. Selon le Haut commissariat aux droits de l’homme, les violences dans l’est du pays ont augmenté de 20% et le Programme alimentaire mondial évalue à 27,3 millions le nombre de Congolais vivent dans un état d’insécurité alimentaire permanent.
A cette situation sociale et sécuritaire difficile s’ajoute le mécontentement des Kivutiens, qui s’inquiètent de la dégradation de l’état de santé de l’ancien directeur du président Vital Kemerhe, qui se voit toujours refuser traitements appropriés ou évacuation sanitaire. Mis en cause dans l’affaire des chantiers des « cent jours » du président, Kamerhe, président d’un parti très implanté au Kivu, l’UNC, Union pour la nation congolaise, avait été condamné à vingt ans de prison pour détournements mais depuis lors certaines des charges retenues contre lui sont tombées et il est apparu que les maisons préfabriquées dont le budget avait disparu avaient réellement été construites. Par ailleurs, deux « piliers » du régime Kabila, le général John Numbi et Kalev Mutomb, ancien chef de l’agence nationale de renseignements, ont préféré disparaître que se présenter devant les juges. Il est vrai que le juge Yanyi, un magistrat réputé pour son intégrité, qui avait été saisi de l’affaire Kamerhe, a trouvé la mort dès les premiers jours de son enquête, alors qu’il avait juré qu’il irait jusqu’au bout et mettrait à jour toutes les complicités…

7 avril 2021

Veillée d’armes à Kinshasa, statu quo pour Kamerhe

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Cette fois tout semble plié : la proclamation du nouveau gouvernement, avec Sama Lukonde comme Premier Ministre est annoncée pour cette semaine. Sa composition sera le fruit d’un difficile arbitrage au sein de la nouvelle majorité, celle de l’Union sacrée et les hommes du FCC, anciens partisans de Kabila, nombreux à avoir, comme on dit « traversé » sans honte et sans scrupules, mais pas sans appétit…On saura aussi, dans les temps à venir, si certains de ces hommes étaient ou non des « sous marins » ralliant le nouveau pouvoir mais gardant toujours leur allégeance à l’ancien chef, dont le silence surprend et inspire nombre de spéculations…
Plié aussi est le sort de Vital Kamerhe : un an après son procès, le sort de l’ancien directeur de cabinet ne connaît toujours aucune amélioration. Depuis sa condamnation, il est toujours détenu et toutes les demandes d’évacuation sanitaire, en dépit d’un état de santé très dégradé, ont été jusqu’à présent repoussées. Certes, les charges qui pesaient sur lui étaient lourdes mais beaucoup ont été par la suite démenties par les faits (les fameuses maisons préfabriquées existaient réellement, donc elles avaient bien été commandées sans que les budgets aient été détournés) Le caractère inflexible du pouvoir actuel, qui refuse la moindre mesure en faveur d’un homme qui fut un « faiseur de rois » fut à l’époque un premier signal inquiétant, qui avait aussi l’air d’une revanche maquillée de juridisme…
Nombreux sont aujourd’hui les Congolais qui se rappellent que celui qu’ils conspuaient naguère, un certain Joseph Désiré Mobutu, n’avait, malgré tous ses défauts, pas autant d’intransigeance : alors que le père du chef d’Etat actuel était son plus coriace et plus courageux opposant, qu’il fut emprisonné et déporté, il fut aussi autorisé à quitter le pays pour raisons médicales. Peut-être Mobutu savait il, lui, que la magnanimité est aussi l’un des signes de la grandeur…

7 avril 2021

La mort de l’ambassadeur italien n ‘est toujours pas élucidée

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A Kinshasa, à Goma, à Bukavu, partout où il est passé, Luca Attanasio, 43 ans, l’ambassadeur italien tué le 23 février dernier à quelques kilomètres de Goma, sur la route menant à Rutshuru, a laissé le souvenir d’un homme bon et généreux, aimant profondément le Congo où, avec son épouse, il avait fondé une ONG, Mama Sofia, au profit d’enfants nécessiteux. « Italianissime » disent ses collègues à Kinshasa, « un diplomate qui organisait des réceptions brillantes, proposant le meilleur de la cuisine italienne, aimant servir lui-même ses hôtes et qui prenait des initiatives en faveur de la paix… » « Généreux » assure le directeur d’une maison d’accueil pour enfants en situation de rue « accompagné par son épouse, il passait volontiers le dimanche avec nos gosses et leur amenait des jouets, des desserts… » «Profondément croyant, il soutenait la communauté San Egidio, si souvent médiatrice dans les conflits déchirant la région… » Si tous ceux qui ont connu ce diplomate hors normes ne tarissent pas d’éloges à son sujet, tous, en même temps, se demandent pourquoi, en cette matinée fatale du lundi 22 février, il s’est embarqué sans escorte et sans prévenir personne, sur une route fréquentée certes, mais classée « rouge »…A Kinshasa comme à Goma, les officiels eux aussi s’interrogent : alors que, conformément aux usages, il avait prévenu de son départ de Kinshasa, l’ambassadeur ne s’est pas rendu, comme prévu, au salon d’honneur de l’aéroport, où il fut attendu en vain. Quant à son emploi du temps durant le week end, il pose également question : sans se présenter aux autorités du Sud Kivu, l’ambassadeur, qui souhaitait rencontrer la communauté italienne, passa du temps à Bukavu, avec des prêtres et des religieuses de divers ordres, souvent très critiques à l’égard du Rwanda. Le lundi matin, au lieu d’emprunter un avion de la Monusco ou une vedette rapide, il s’embarqua pour Goma à bord d’un bateau privé de la compagnie TMK. Débarquant sans fanfare et sans se signaler aux autorités, (le gouverneur de la province, les services de sécurité…) qui cependant l’attendaient, il prit immédiatement la route du Nord. Son cortège se limitait à deux jeeps du Programme alimentaire mondial, des véhicules non blindés et qui n’étaient accompagnés d’aucune escorte onusienne alors que les patrouilles des Casques bleus de la Monusco sont fréquentes dans ces parages. A côté de l’ambassadeur, un seul homme était armé, son garde du corps italien Vittorio Iaccovacci, 30 ans. A Goma, tout le monde connaît le lieu dit des « Trois Antennes », à 15 km de la ville : la route y longe la frontière rwandaise, distante de trois kilomètres. Au niveau de Kibumba, un village où se trouvaient naguère des camps de réfugiés hutus, démantelés en 1996, les kidnappings sont fréquents. Les ravisseurs exigent généralement des rançons élevées, payables en dollars via des intermédiaires de la place. Lorsque l’épouse du diplomate a déclaré, depuis l’Italie, que son époux avait sans doute été trahi, tout le monde a compris : alors que le déplacement se préparait, quelqu’un a sans doute prévenu les ravisseurs potentiels du déplacement d’une « grosse prise », un Européen, un diplomate. Bref, un pactole potentiel. Jusqu’aujourd’hui, rien ne filtre des enquêtes diligentées par l’Italie, assistées par les services de renseignement congolais, et les « fuites » privilégient toutes l’hypothèse d’une tentative d’enlèvement qui aurait mal tourné, mettant en cause les rebelles rwandais FDLR, des Hutus hostiles à Kigali. Ces derniers, en effet, ne sont pas loin : à quelques kilomètres en amont des « Trois Antennes », ils contrôlent la route qui longe le parc des Virunga et mène à la ville de Rushuru. Leur activité principale est la fabrication et le commerce du charbon de bois mais ils peuvent aussi s’en prendre à des civils ou affronter les éléments de l’armée congolaise, parmi lesquels, assure-t-on, des militaires rwandais portant l’uniforme des FARDC et veillant sur une sorte de « zone tampon » séparant les deux pays.
Prié de quitter son véhicule par ses ravisseurs, au nombre de six, l’ambassadeur fut touché lors d’un échange de tirs alors qu’il marchait dans les broussailles. Selon la version officielle, le petit groupe était tombé sur des éléments de l’armée congolaise et des éco gardes du parc des Virunga, en patrouille dans le coin. Le crime fut attribué aux ravisseurs, mais seuls les deux Italiens et leur chauffeur congolais furent tués, les occupants de la première jeep étant sains et saufs. Les journalistes d’investigation de Goma, les premiers sur les lieux, ne cessent de s’interroger sur cet « échange de tirs »: pourquoi les ravisseurs auraient ils abattu l’otage qui les accompagnait et qu’ils entendaient monnayer ? Et comment peut on croire que des « éco gardes » formés à protéger les touristes du parc des Virunga aient pu tirer sur un Européen ou perdre leur sang froid jusqu’à liquider les otages ? D’autres hypothèses, invérifiables, évoquent un « commando » qui serait venu du Rwanda avec une mission précise, retraversant aussitôt la frontière. Mais pourquoi le diplomate, qui avait soigneusement évité de prévenir les autorités congolaises, au mépris des usages et des règles de sécurité, s’était il aventuré quasi seul dans ce coin notoirement pourri ? Pour vérifier sur le terrain l’efficacité des distributions de vivres du Programme alimentaire mondial, un programme de l’ONU qui bénéficie d’une forte contribution italienne ? Peut-être, mais à Goma nul n’y croit et le mystère persiste…

7 avril 2021

Un quart de siècle plus tard, le Kivu paie toujours la facture du génocide

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U

Uvira et Bukavu,

(de notre envoyée spéciale)
Le génocide des Tutsis du Rwanda, en 1994 ébranla toute la région des Grands Lacs. Aujourd’hui encore, à la lecture du rapport de la commission Duclert, -des historiens français qui ont obtenu l’accès aux archives de l’Elysée- la France découvre avec effroi l’ampleur du soutien apporté aux forces génocidaires.
Le Congo voisin subit toujours les conséquences de cette histoire dramatique. Si le Rwanda a entamé un développement spectaculaire, en face, depuis Uvira au Sud Kivu jusqu’au Nord de Goma, la guerre n’a jamais cessé. Les grandes lignes de l’histoire sont connues : exode, en 1994, d’un million et demi de réfugiés hutus, guerre de 1997-1998, menée par des forces rwandaises et ougandaises avec la participation d’opposants congolais et qui mena à la fin du régime Mobutu et au retour forcé de la plupart des réfugiés hutus, deuxième guerre du Congo, qui se termina en 2002 par l’intégration des forces rebelles au sein de l’armée congolaise. Aujourd’hui, le Nord et le Sud Kivu apparaissent comme une sanglante mosaïque où, face aux nombreux groupes ethniques congolais qui ont tous pris les armes se retrouvent des Tutsis Banyamulenge, arrivés du Rwanda au 19e siècle et dont la nationalité congolaise est toujours contestée, des descendants ou des survivants des groupes de réfugiés hutus qui ont poursuivi leur guerre depuis leurs bases au Congo. Depuis leur arrivée au Kivu en 1994, ces «irréductibles » ont subsisté en exploitant les ressources du milieu : le charbon de bois, les minerais (coltan et or) et aussi les femmes congolaises, enlevées, transformées en porteuses, en esclaves sexuelles, en mères de milliers d’enfants qui ont aujourd’hui atteint l’âge adulte et n’ont jamais connu que la violence. Les plus jeunes, lorsqu’ils arrivent dans les centres d’accueil de Bukavu, portent un nom lourd de souvenirs : on les appelle les petits « Craps ». C’est-à-dire les enfants des « commandos de recherche et d’action en profondeur », ces forces spéciales rwandaises qui, dans les derniers temps du génocide, furent formées par le capitaine Barril dans le camp Bigogwe au Rwanda afin qu’ils poursuivent la lutte. Malgré les offensives de l’armée congolaise, les patrouilles de la Monusco, les actions de renseignement de l’armée rwandaise, ces groupes militaires hostiles à Kigali, qui portent aujourd’hui le nom de FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) sont toujours présents. Ils érigent des barrages sur la route de Rushuru au Nord Kivu, vivent du commerce du charbon de bois, le makala, fabriqué dans le parc des Virunga et vendu partout, y compris au Rwanda où il est interdit de couper les arbres. La permanence de ces forces hostiles explique pourquoi le président Tshisekedi a conclu avec Kigali un très efficace traité d’amitié : désormais, portant ou non l’uniforme de l’armée congolaise, des agents du Rwanda sont présents depuis le Nord Kivu jusqu’au sud d’Uvira et rien n’échappe à leur vigilance.
C’est que les FDLR ne sont pas les seuls à menacer le Rwanda : au Sud Kivu, le RNC (Rwandese National Congres) dirigé par le général Kayumba, ancien compagnon de route de Kagame, a lui aussi déployé des groupes armés dans les hautes montagnes qui dominent le lac Tanganyika et passé des alliances, à première vue contre nature, avec les rebelles hutus ou avec certains groupes congolais locaux, les Mai Ma de diverses obédiences. A Uvira, Maman Gege, qui anime une association de femmes, constate que le Kivu, du Nord au Sud, « est devenu le terrain d’action des armées et des opposants de tous les pays de la région, qui appuient chacun « leurs » rebelles » et n’hésitent pas à mener des actions militaires en terre congolaise. »
Plus de 120 groupes armés ont été répertoriés dans l’Est du Congo, parfois liés à des hommes politiques congolais, les « tireurs de ficelles », qui se servent de la violence sur le terrain pour faire avancer leurs pions à Kinshasa. Au dessus d’Uvira, dans les haut plateaux, l’insécurité est telle que les équipes de Médecins du monde Belgique demeurent les dernières sur le terrain…
La persistance de cette violence explique pourquoi les femmes victimes de viols affluent toujours à l’hôpital de Panzi, dirigé par le docteur Mukwege et le récit d’une femme comme Nzigire, 33 ans, 6 enfants, kidnappée à Kalonge (Sud Kivu) en septembre 2020 est le même que celui que l’on entendait voici vingt ans : dès sa capture par des rebelles hutus, elle fut chargée des corvées de bois et d’eau, transformée en porteuse, en esclave sexuelle avant de réussir à s’enfuir… Avec le temps cependant, l’aide s’est organisée : à Panzi, les équipes de Médecins du Monde chargées de la gestion du département des SVS (« survivantes des violentes sexuelles ») apportent un soutien psychologique de plus en plus poussé. Parallèlement aux soins médicaux, des juristes enregistrent les dépositions en vue d’hypothétiques procès et réparations, la « Maison Dorcas », créée par le Docteur Mukwege propose des formations de longue durée aux femmes qui le souhaitent. Mais la volonté de justice, exprimée par le Prix Nobel de la Paix, sa constante référence au rapport Mapping, un document onusien recensant les crimes commis dans la région et politiquement enterré depuis dix ans, lui valent d’incessantes menaces : désormais, renonçant aux voyages à l’étranger, le chirurgien fait la navette entre son domicile et son cabinet de consultations tandis que tout le périmètre de Panzi se trouve sous le regard d’une grande bâtisse, érigée juste en face de l’hôpital. Un bar, installé au rez de chaussée, porte un nom éloquent « mirador »….
Bénéfices de la violence et communautés protectrices
La violence qui s’étend depuis la frontière ougandaise jusqu’aux rives du lac Tanganyika n’est cependant pas sans bénéfices : à Goma, à Bukavu, sur les rives du lac, tous les hommes politiques de la région ont ouvert des hôtels de luxe, les pieds dans l’eau. Recyclant ainsi les dividendes de la guerre, qu’ils ne peuvent plus exporter dans des comptes à l’étranger, ils se sont assuré des revenus réguliers : jamais les chefs de la Monusco ou des grandes agences humanitaires, payeurs réguliers, en devises, n’ont été logés dans des lieux aussi paradisiaques !
Dans la paroisse Buhiba, qui surplombe le port de Bukavu, ses vedettes rapides et ses bateaux de plaisance, il y a longtemps que l’on n’attend plus rien de l’aide étrangère. Encouragés par MDM, les « notables » de la paroisse, animateurs naturels ou personnalités en vue (médecin, professeur, avocat, commerçantes) ont décidé de faire front et de former des « communautés protectrices ». Une clinique juridique gratuite accueille les filles violées qui reviennent de l’hôpital, des actions judiciaires sont entamées par des « avocats communautaires », des psychologues proposent leur aide. « C’est en elles-mêmes que ces communautés de quartier doivent trouver leurs ressources » assure MDM, et de fait, les initiatives ne manquent pas. L’une des plus appréciées, qui fait flores dans tout le Sud Kivu, est celle des « mutuelles solidaires » les déjà célèbres « Muso » : à l’instar de ce qui se fait ailleurs en Afrique, les femmes se rassemblent par groupes de trente, déposent une modeste contribution dans trois caisses, rouge pour le social et la solidarité, verte pour l’épargne et bleue pour les éventuels appuis externes et investissements. La caissière tient une comptabilité rigoureuse et qu’il s’agisse des imprévus (une visite à l’hôpital, les frais scolaires d’un enfant, un coup dur) les contributrices peuvent s’appuyer sur la caisse commune, qui finance aussi des AGR (activités génératrices de revenus). « Notre Muso a déjà acheté deux champs, créé plusieurs ateliers de couture » proclame fièrement Véronique, une quinquagénaire forte en voix, qui regrette cependant que les temps changent aussi vite : « la culture ancienne disparaît à toute vitesse… désormais les jeunes fréquentent les petits cinémas qui se sont ouverts dans les quartiers populaires et, durant des heures ils se gavent de films classés X. La fermeture des écoles a encore aggravé les choses… » L’assistance déplore aussi les alcools frelatés, vendus bon marché dans les bars de quartier, l’autorisation donnée à un Ougandais venu de Rustshuru d’ouvrir à Bukavu une usine où se produit le Sapilo, une liqueur qui titre 70% d’alcool…De cette dégradation des mœurs, un vieil avocat tire une conclusion implacable : « bien plus que l’armée, c’est la résistance du peuple qui a fait échouer toutes les guerres d’agression… Aujourd’hui que, plus que jamais le Kivu est envahi par les groupes armés des pays voisins et ces derniers affaiblissent le peuple –par le viol, l’alcool, la drogue- et ils corrompent nos autorités… »Alors que de nouvelles réserves d’or ont été découvertes dans la propriété de la Fomulac à Katana, l’ancienne concession de la coopération belge dont les creuseurs se sont emparés et que des gisements d’uranium ont été décelés sur les hauts plateaux de Minembwe, refuge des Tutsis banyamulenge, on se demande, plus que jamais, si les gens du Kivu, pauvres sur une terre trop riche, ne seraient pas les « Indiens du Congo », décimés par les groupes armés et victimes de la cupidité de leurs dirigeants…

7 avril 2021

Au Sud Kivu, face à la pandémie, il n’y a pas de vaccin contre la méfiance et la peur

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Uvira,

Envoyée spéciale,

A l’entame des escarpements qui, après le pont de Kamanyola, mènent à Bukavu, le nom d’ un bistrot/boîte de nuit à l’intention des camionneurs de passage annonce l‘état d’esprit du moment « the King –Confinement général ». Un peu plus haut, les femmes courbées sous leurs sacs de manioc et de bananes n’accordent pas un regard à la banderole qui annonce une prochaine conférence « faire le point à propos des rumeurs et de la désinformation au sujet du Covid ». Les masques, appelés ici « cache nez », sont invisibles ; dans les minibus qui descendent vers Uvira, sur la frontière du Burundi, les passagers serrés les uns contre les autres devisent joyeusement. Pour croire en la réalité du Covid, il faut longer la rive inondée du lac Tanganyika et atteindre le centre de santé de Kahimba, remis en état par Médecins du Monde.
Ici enfin, on retrouve des signes familiers : une tente blanche à l’entrée, où les patients sont priés de s’identifier, un lave main, des affiches invitant aux gestes barrière. Mais le médecin chef, le Docteur Masemaki reconnaît que si les maladies respiratoires sont fréquentes par ce climat de saison des pluies et que vers la fin de l’an dernier il a enregistré un nombre de décès inhabituel, il est bien incapable de dire s’il s’agissait ou non de la Covid ; « ici, nous ne disposons pas de tests… En outre, les gens ne croient pas en la réalité de cette maladie, ils ont tant d’autres raisons de mourir… » Il fait ainsi allusion à la violence intercommunautaire qui ravage les Haut Plateaux, cette haute muraille montagneuse qui fait face au Burundi et au Rwanda, et il évoque aussi le paludisme, les diarrhées.. En outre, les maux de gorge sont fréquents et peuvent être mortels, mais pour une autre raison que la pandémie : « ici, les gens ont l’habitude de se rendre chez les médecins traditionnels et ces derniers, pour éliminer le mal, râclent la gorge de leurs patients jusqu’à la faire saigner, ce qui provoque de fréquentes infections… »
Dans un autre dispensaire, Kabindula, une maison à étages à l’orée d’Uvira, Médecins du Monde a fourni l’ équipement destiné aux soins de première ligne car les malades sont nombreux ainsi que les blessés qui descendent de la montagne. Mais ici aussi la pandémie est ignorée par une population qui compte de nombreux déplacés, chassés par la guerre : « ce n’est pas le principal souci… soupire le Docteur Borsa, chef de la zone de santé…
Le Burundi et le Rwanda prennent des mesures sérieuses
Cependant, les commerçants et les voyageurs qui reviennent du Burundi, dont la frontière miroite de l’autre côté du lac, attestent que « là bas, on ne rigole pas. » Ou plutôt que l’on prend enfin au sérieux la maladie, qui, l’an dernier, a emporté le président Pierre Nkurunziza, un coup de tonnerre. Dans le Burundi de son successeur Evariste Ndayishimye, sitôt franchie une frontière qui fut longtemps fermée, un test s’impose, et à l’aéroport, quelques kilomètres plus loin, l’opération est facturée 100 dollars. Vient ensuite une stricte quarantaine ; les voyageurs arrivés par avion sont conduits dans un hôtel et durant sept jours ils sont priés de ne pas quitter leur chambre, où ils prendront tous leurs repas. Dans les couloirs de l’hôtel, des policiers patrouillent et barrent l’accès à la piscine et au jardin… L’arrivée au Rwanda n’est pas plus facile : le poste frontière ultramoderne où jadis douaniers rwandais et burundais opéraient côte à côte est fermé depuis les affrontements qui ont opposé les militaires des deux pays et ailleurs on passe au compte goutte. Cette quasi rupture du commerce frontalier affecte sérieusement l’économie du Sud Kivu où, malgré les rapports politiques tendus les populations vivaient de ces échanges quotidiens.
Le découragement du Docteur Mukwege
A Bukavu, le Docteur Mukwege, plus que jamais, est reclus dans son hôpital de Panzi. Mais ce confinement ci n’est pas seulement sanitaire: les tensions croissantes dans la région lui donnent des raisons de craindre pour sa sécurité, l’amenant à limiter sinon supprimer contacts et interviews. Aperçu entre deux portes, il nous donne l’impression d’un homme fatigué, découragé peut-être… Au début de la pandémie, le médecin chef de Panzi avait accepté de devenir le responsable de la riposte pour le Sud Kivu : « je n’avais rien laissé au hasard et rédigé le protocole des mesures de prévention. Comme les personnes les plus âgées étaient à la fois les moins nombreuses et les plus menacées, j’avais recommandé de les isoler strictement, leur famille se chargeant de leur apporter la nourriture afin de les protéger au maximum.
Mais ces mesures locales auraient du être accompagnées d’une campagne de sensibilisation. Or on n’a rien vu de tel : ni panneau, ni banderoles, ni slogans… » Ayant le sentiment de prêcher dans le vide, le prix Nobel de la Paix a préféré présenter sa démission et se replier sur son fief de Panzi. Il souligne cependant que « 41% des membres du personnel de l’hôpital ont été testés positifs et disposent d’anticorps, ce qui démontre qu’ils ont déjà eu la maladie. Le virus est donc bien présent au sein de la population… » Quant aux victimes, leur nombre est difficile à évaluer car l’an dernier, durant trois mois, l‘hôpital de Panzi a fonctionné au ralenti, n’acceptant plus que les urgences.
Scepticisme généralisé
Même si l’an dernier on a enregistré deux pics de mortalité, le scepticisme ne s’est pas dissipé pour autant. Chaque samedi après midi, Bukavu retentit de la musique des mariages et des cortèges qui réunissent des dizaines de personnes et les fêtes durent jusqu’au moment du couvre feu, fixé à 21 heures. Chaque dimanche les églises et les temples affichent complet tandis qu’au au bord du lac, les restaurants ne désemplissent pas…
En outre, le décès, voici quelques jours, du président tanzanien Magufuli a provoqué dans tout le Sud Kivu une grande émotion et de nombreuses manifestations de deuil. Les gens se sont réunis devant des portraits du défunt, les éloges se sont multipliés, résonnant comme des avertissements, des critiques subliminales : « lui, il était près de son peuple. Lui, il ne voyageait pas tout le temps. Lui, il était resté un homme simple, qui tenait ses promesses… ». Et aussi : « lui, il avait refusé de croire au Covid, cette maladie des Blancs… » Comme son voisin Nkurunziza, c’est bien la pandémie qui a emporté le populaire président, mais à Bukavu, on en tire une conclusion bien différente: « il avait résisté aux Occidentaux, refusé leur vaccin, et c’est pour cela qu’il est mort. Probablement empoisonné… »
Est-ce le résultat d’un quart de siècle de guerres et de violences ? D’un sentiment d’abandon ? De l’exaspération que suscite l’impuissance de la Monusco et la prolifération des ONG occidentales devenues le principal employeur ? Le scepticisme des Kivutiens les amène à douter de la réalité de la maladie, à se méfier de tout ce qui vient de l’Occident et en premier lieu du vaccin. On rit encore de l’anecdote, non sans amertume : voici une semaine, la panique a gagné une école de la ville. Les enfants se sont enfuis, certains ont sauté par la fenêtre pour partir plus vite. Des parents ont bondi dans leur voiture pour aller rechercher leur progéniture, les gens du quartier ont poussé des hurlements de terreur. Tout cela parce qu’une folle rumeur s’était propagée dans la ville : « on a vu deux Blancs venir dans cette école pour y vacciner les enfants… » Le plus sérieusement du monde, un éducateur nous explique que « ce vaccin est une invention des Blancs destinée à modifier le code génétique des Africains, afin de pouvoir un jour, si nécessaire, les éliminer… »
Depuis KInhsasa, le Docteur Muyembe, patron de la riposte, célèbre pour avoir identifié et maîtrisé l’épidémie d’Ebola, a voulu commencer à écouler un premier stock de 1.600.000 doses vaccins, attribué à la RDC dans le cadre du processus Covax mis en place par l’Organisation mondiale de la santé. Il s’est donc adressé aux soignants de première ligne et aux ONG de la place, leur proposant des vaccins pour leur personnel. Il s’agissait d’une demande urgente, car en mai prochain, les vaccins seront périmés. La réponse fut glaciale : presque tous les soignants, parmi lesquels nombre de médecins, ont assuré qu’ils préfèreraient attendre. Ajoutant qu’ils seraient plus rassurés si le chef de l’Etat ou des personnalités de Kinshasa donnaient l’exemple en se faisant vacciner devant les caméras de la télévision…
Nelson, un jeune informaticien de Bukavu qui n’a pas sa langue en poche, juge « nulle », « débile », la campagne en faveur du vaccin et il avance une explication : « au lieu d’imposer des tests payants, on aurait du faire l’inverse. Multiplier les tests gratuits et obligatoires afin de déceler et suivre les cas positifs et… faire payer les vaccins. Ici, ce qui est gratuit n’a pas de valeur et depuis toujours, on se méfie des cadeaux que nous font les Blancs. S’il avait fallu payer les vaccins, tout le monde se serait déjà précipité… »

7 avril 2021

Autour du rond point Ngaba, la vie ne vaut pas grand chose

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Quand les enfants trafiqués arrivent dans la capitale éduqués à devenir des voleurs

Le rond point Ngaba, c’est l’une des grandes entrées de Kinshasa. Des camions chargés de grumes, de béton, de légumes, de manioc passent par ici venant du Bas Congo, du Bandundu, du Kasaï. Le carrefour où tous s’orientent n’est rien d’autre qu’un immense marché, un embouteillage quotidien où chacun trouve sa voie, sa pitance ou les quelques francs qui permettront de survivre. C’est pour cela qu’en 2004, le Belge Jean-Pierre Godding a fondé l’asbl Chemins neufs et décidé d’installer ici un lieu d’accueil, « Notre Maison », où durant quelques heures les enfants peuvent se sentir chez eux.
Sur le coup de midi, à quelques mètres du marché et de son vacarme, le calme de la cour surprend. Des gamins sautent sur une trampoline avec une énergie de forcenés, d’autres jouent au ballon ou bien assis sur un banc, le crâne couvert de poussière blanche, devisent tranquillement et semblent récupérer des émotions de la nuit. Quelques gosses se préparent à faire la sieste dans des lits superposés mais la plupart guettent la cuisine d’où sortent d’appétissantes odeurs. Des mamans, volontaires du quartier, préparent un repas de midi qui affole les papilles… A première vue, les ambitions de « Notre Maison » semblent modestes : alors que la plupart des enfants dorment la nuit sur le marché, où ils travaillent dès l’aube, il ne s’agît que de leur proposer un lieu plus calme, en milieu de journée, où ils recevront un repas chaud et la possibilité de se détendre. Actuellement le rythme habituel a repris, les garçons entrent et sortent, ils ne sont plus qu’une quinzaine à passer la nuit dans le centre. Durant le confinement, le rythme des lieux avait changé : le marché étant fermé, Jean-Pierre Godding a du accueillir durant trois mois, 60 garçons et 20 filles qui n’avaient pas d’autre lieu d’hébergement… Lors de ses visites, l’équipe de Médecins du Monde ne chôme pas : la psychologue recueille les récits de gosses à la dérive, le médecin et les infirmiers traitent les parasitoses, les diarrhées, les typhoïdes, soignent les bosses ramenées de bagarres quotidiennes, rançon du « struggle for life » qui est le lot de tous. Pour ceux qui le souhaitent, le centre va plus loin, aidé en cela par un subside de la région bruxelloise : des formations professionnelles sont proposées aux plus de 15 ans, et, au vu du boom immobilier de Kinshasa, beaucoup de garçons veulent apprendre les métiers du bâtiment, même si le premier choix demeure apprendre la mécanique et devenir chauffeur. Avec patience, Godding et les psychologues sont aussi à l’écoute des histoires individuelles : si les enfants se retrouvent dans la rue, ce n’est pas par choix, c’est parce qu’ils ont été chassés par une marâtre ou désignés comme « sorciers » par une église de réveil. Bien souvent en effet, lorsqu’un enfant se montre un peu différent, les parents font appel à des exorcistes religieux, dont le « remède » est de battre, punir, enfermer, sinon brûler… Lorsqu’ils réussissent à fuir, les enfants rompent avec leur famille et se débrouillent dans la rue. Parfois, l’exode d’un enfant est tout simplement provoqué par la pauvreté de la famille : trop de bouches à nourrir, pas assez d’argent.
Un micro crédit qui sauve la situation
Godding et le centre proposent alors des micro crédits, d’une modestie surprenante : « il suffit parfois de prêter 40 dollars à la maman pour qu’elle puise ouvrir un étal sur le marché ». A l’instar de l’économiste Yunus, Godding s’émerveille de la rigueur des plus pauvres : « les femmes, sou par sou, remboursent toujours, au rythme de 3 dollars par jour et arrivent à nourrir leurs enfants… »
La « garantie locative » représente une autre manière d’aider les plus démunis : souvent les familles s’entassent dans des logements minuscules et elles n’ont pas les moyens d’avancer la garantie locative qu’exigent les logeurs. Quelques dizaines d’euros, prêtés et scrupuleusement remboursés par la suite peuvent parfois aider à résoudre le problème et permettre de garder les enfants à la maison.
Le rond point Ngaba est aussi le thermomètre de l’exode rural massif qui dépeuple les campagnes du Congo : on estime que la capitale compterait 12 millions d’habitants et chaque jour des nouveaux venus, souvent originaires du Kasaï, sautent des camions et tentent leur chance dans la mégalopole. « Comment s’en étonner », dit le religieux, « les campagnes se vident, les paysans n’ont pas de débouchés, alors que dans la capitale tout est importé, entre autres par des commerçants libanais. »

Trafic d’enfants
Le carrefour est également le lieu d’un autre trafic, celui des enfants.
Bien installé sur un banc du centre, Patrick, 12 ans au moment des faits, ne se fait pas prier pour raconter son histoire. Le gamin, 14 ans aujourd’hui est déluré et sait ce qu’il veut, absolument : « rentrer dans la famille et reprendre le chemin de l’école. » Voici deux ans, alors qu’il jouait dehors avec son ami Arnold, il fut apostrophé par un homme, encore jeune. « Il nous proposa de nous amener à Kinshasa, de nous envoyer à l’école et, en contrepartie de travailler dans sa boutique. Alors que nous refusions, les coups commencèrent à pleuvoir, et surtout il nous mit sous le nez une espèce de drogue rouge. A notre réveil, nous étions déjà à Kinshasa, à hauteur de Ngaba et là le ravisseur nous expliqua ce qu’il attendait de nous : « nous faufiler sur le marché et voler dans le sac des femmes, piquer leur argent. Roués de coups, nous n’avions pas d’autre choix que d’obéir…Avec un certain succès : il nous est arrivé de ramener 500.000 francs congolais ! (250 dollars) »
Un jour, le ravisseur apparut avec des vêtements neufs et un grand projet : traverser le fleuve et se rendre à Brazzaville avec les deux gamins. La tâche de ces derniers était identique : voler sur les marchés, s’enfuir avec les sacs. « Mais nous étions maladroits » reconnaît Patrick, « l’environnement n’était pas le même qu’à Kinshasa. A tel point qu’un jour la police du Congo nous a attrapés et, comme nous étions des étrangers, elle nous a confiés à Interpol. » Dès ce moment tout est allé très vite : le ravisseur a été emprisonné, les deux gamins ont été ramenés à Kinshasa et Patrick attend avec impatience qu’Interpol RDC le reconduise à ses parents… Le Bureau du trafic des êtres humains a été saisi de l’affaire, mais le gamin n’a pas encore retrouvé sa famille. D’après Godding, observateur de première ligne, le trafic d’enfants, surtout originaires du Kasaï, est l’un des nouveaux business qui fleurit dans la capitale….