27 avril 2021

Les horreurs qui se déroulent dans le Tigré menacent l’unité de l’Ethiopie

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La guerre ressemble souvent à une poupée gigogne : lorsque l’armée éthiopienne intervint dans la province du Tigré, le 4 novembre dernier, il ne s’agissait, en principe, que d’une opération destinée à « rétablir la loi et l’ordre » c’est-à-dire restaurer l’autorité d’Addis Abeba sur une province où le pouvoir régional, le Front populaire pour la libération du Tigré avait, unilatéralement, organisé des élections qui furent jugées illégales. Invoquant le Covid, les autorités nationales avaient en effet décidé d’ajourner le scrutin initialement prévu au niveau national, mais le Tigré passa outre. Le FPLT avait aussi attaqué le « Northern Command » basé dans la province, c’est-à-dire des unités d’élite de l’armée éthiopienne, mettant ainsi la main sur des équipements lourds.
Le 28 novembre, lorsque Makale, la capitale du Tigré, tomba aux mains des forces fédérales, la tragédie ne faisait que commencer. En effet, les dirigeants du FPLT, combattants aguerris et qui avaient dirigé le pays durant trente ans, se retirèrent dans les montagnes. Addis Abeba les qualifiait de « clique » mais ils étaient largement soutenus par une population qui leur était reconnaissante d’avoir fait reculer la famine et entamé le développement économique de la province.
Cinq mois plus tard, en dépit des communiqués de victoire, la reconquête n’est pas terminée. Addis Abeba, après avoir longtemps nié l’évidence, a du reconnaître que l’armée du pays voisin, l’Erythrée, combattait aux côtés des forces fédérales et que des milices amharas (les Amharas sont originaires de la capitale Addis Abeba) leur prêtaient main forte. Les quelques journalistes autorisés à se rendre sur le terrain, les agences humanitaires, corroborant le récit des 60.000 réfugiés arrivés sur la frontière soudanaise, livrent des témoignages se rejoignant dans l’horreur. Tous décrivent des villages rasés, des populations en fuite et privées de nourriture, des symboles culturels, églises coptes, chapelles anciennes, monuments, systématiquement détruits, de même que des établissements scolaires réputés, comme l’école d’élite Atse Yohannes à Makale, méthodiquement pillée et transformée en camp militaire. Les humanitaires ont recensé 151 lieux où des massacres ont été perpétrés et assurent que les viols sont systématiques. Tout se passe comme si les assaillants voulaient réduire à néant les infrastructures construites au cours des trois dernières décennies et illustrant un début de développement afin de mener à ce qu’Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain appelle déjà une « purification ethnique » tandis qu’un rapport de son administration accuse les milices amharas de vouloir, « par la force et l’intimidation » rendre le Tigré ethniquement homogène.
En outre, le désastre du Tigré, où des actes de génocide sont commis fait craindre une désintégration de l’Ethiopie elle-même. Comme si la déflagration dans le Nord du pays avait libéré les forces centrifuges cet Etat multiethnique, jadis unifié sous la contrainte par l’empereur Menelik et son successeur Hailé Sélassié, au départ de la capitale Addis Abeba, la « nouvelle fleur » et avec le soutien de l’ethnie Amhara. Le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed, qui reçut le Prix Nobel de la paix en 2019 pour s’être réconcilié avec l’Erythrée, aurait il joué avec le feu ? Mal mesuré la force et l’implantation de ses anciens alliés tigréens ?
Rappelons que ces derniers après la défaite du dictateur communiste Mengistu, avaient régné sur le pays durant trois décennies sous la poigne de Meles Zenawi, un homme fort, considéré par l’Europe et les Etats Unis comme un « nouveau leader africain » et qui mourut en 2012 dans une clinique bruxelloise.
D’origine oromo, un groupe ethnique du Sud présent autour de la capitale Addis Abeba historiquement peuplée d’Amharas, Abyi Ahmed, un militaire de carrière devenu Premier Ministre, a voulu affaiblir la structure multi ethnique mise en place après la révolution de 1995, structure qui entendait promouvoir « l’Ethiopie des nations, des nationalités et des peuples » et encourager l’autonomie régionale. Dans ce but, il a créé sa propre formation, le Parti de la Prospérité, fondé sur le principe de Medemer, (la synergie) et intégrant des idées de liberté individuelle, de démocratie et, plus largement, d’inclusion de l’Ethiopie dans la mondialisation économique. Une mondialisation déjà bien réelle, les investissements chinois ayant fait du pays leur porte d’entrée vers le marché africain.
Ce retour autoritaire à une certaine centralisation, après trois décennies d’autonomie régionale, pourrait libérer toutes les forces centrifuges de ce pays multi ethnique de 100 millions d’habitants, au risque de faire de l’Ethiopie une sorte de Yougoslavie africaine. Spécialiste de la région, René Lefort craint que le pire soit encore à venir : « l’alliance actuelle réunissant les Amharas et les Oromos contre les Tigréens risque de ne pas tenir : les premiers sont centralisateurs, les seconds tiennent à leur autonomie. En fait je crois que l’on assiste à un phénomène de « décolonisation africaine »: l’Ethiopie avait été unifiée par l’empereur Menelik, qui avait rassemblé différents peuples de la Corne de l’Afrique et aujourd’hui toutes ces communautés revendiquent leur identité.. Un dialogue national inclusif serait indispensable.. Mais dans la langue amharique, le terme compromis n’existe pas… »
Le chercheur éthiopien Obang Metho, militant du Mouvement de la solidarité, relève aussi que l’éventuelle implosion de l’Ethiopie ne laisserait pas indifférents des pays comme le Soudan et surtout l’Egypte, qui entendent garder le contrôle des eaux du Nil. Le Caire affirme être prêt à tout pour s’opposer au GERD, le Barrage de la Renaissance, et veut garder son monopole d’accès à la mer Rouge, maintenant ainsi l’Ethiopie enclavée. La guerre au Tigré a déjà inspiré d’autres pulsions ethniques, dans les régions Somali, Afar, Oromia, Amhara, ce qui, à terme, pourrait désintégrer ce pays phare, hôte de l’Union africaine et symbole paradoxal de l’unité du continent… « Je crains que nous n’ayons pas encore atteint le cœur du cyclone » conclut René Lefort.