5 mai 2021

A l’Est du Congo, l’arc de crise qui justifie l’état de siège,

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Cent vingt groupes armés se partagent le territoire, du Nord jusqu’au Sud Kivu…

Le ton grave, le président Tshisekedi s’est adressé à la nation pour expliquer la proclamation de l’état de siège dans le Nord Kivu et dans l’Ituri et mettre fin à l’inacceptable situation qui règne dans l’Est du pays. Il a appelé ses compatriotes à mobilisation totale afin qu’ils soutiennent les forces armées. Sur le plan concret, la proclamation de l’état de siège , qui commencera le 6 mai prochain, met en congé l’autorité civile durant une période déterminée. Les autorités des provinces concernées seront suspendus et remplacés par un militaire au poste de gouverneur et un policier au poste de vice gouverneur et une administration militaire devrait se mettre en place. D’autres décisions attestent de la détermination du chef de l’Etat : il a conclu un accord avec le Kenya pour que ce pays dépêche un contingent dans l’Est de la RDC et à Paris, il a sollicité l’aide de la France dans la lutte contre les groupes armés ADF qui sèment la terreur à Beni et se réclament de l‘idéologie islamiste.
Plusieurs raisons expliquent cette mobilisation soudaine : la première est le facteur temps. Si les élections se tiennent en 2023 comme prévu, il faudra que l’Est du pays soit pacifié sinon le deuxième mandat auquel aspire le chef de l’Etat sera sérieusement compromis. Mais surtout, l’Est de la RDC est pris depuis plusieurs mois dans une spirale de violence sans précédent. Plus de 120 groupes armés se disputent les sites miniers, établissent des barrages sur les routes, prennent la population en otage, recrutent des porteurs ou des femmes ou se livrent à des massacres de civils assortis d’actes de cruauté destinés à semer la terreur. Depuis novembre 2019 on compte plus de mille morts dans le « Grand Nord » du Kivu, 300 morts depuis le début de cette année tandis que les enlèvements sont monnaie courante. Menacés par des bandes armées, des dizaines de milliers de civils ont été obligés de fuir leurs villages et se terrent dans les brousses. Comment établir la nomenclature de ces groupes ? Les uns sont d’origine ougandaise (mais n’ont jamais menacé le président Museveni…) d’autres sont des combattants hutus ( qui préfèrent frapper le Congo que le Rwanda) ou d’anciens rebelles tutsis et surtout, nombre de ces bandes ont été armées par des politiciens du cru qui les utilisent comme force de frappe dans l’espoir d’ainsi obtenir des postes. Faut il rappeler que cette dynamique de la terreur se mit en place au lendemain des accords de paix conclus à Sun City, qui recommandèrent d’intégrer d’anciens rebelles dans les forces armées ? Aujourd’hui, le Docteur Mukwege, au péril de sa vie, réclame la fin de l’impunité, mais il est d’autant plus seul que les politiciens qui devraient l’épauler peuvent tous compter sur des milices. Quant aux forces armées congolaises, sur lesquelles reposera la mise en place de l’état de siège, elles ne sont pas mieux loties que les civils : la solde des soldats, quand elle est payée, ne leur permet pas de vivre décemment, bien des officiers sont impliqués dans le business des armes et des matières premières, ce qui leur permet de construire des villas qui seront ensuite louées aux organisations internationales et à la Monusco. Quant à cette dernière, elle fait désormais l’objet de toutes les critiques et d’une suspicion généralisée, au point que des écoliers de Beni se sont mobilisés pour réclamer son départ. Cependant, un retrait de ces derniers représentants de la communauté internationale n’aurait d’autre effet qu’une aggravation de la violence, à huis clos cette fois. A l’instar de ce qui se passe dans le Sud Kivu, curieusement épargné par l’état de siège et où Médecins du Monde est la seule ONG opérant encore sur les Haut Plateaux. Dans ces hautes montagnes qui surplombent le lac Tanganyika, plusieurs groupes armés se croisent et s’affrontent, venus du Rwanda et du Burundi, ou s’opposant aux régimes de ces pays voisins. Quant aux Tutsis Banyamulenge, qui avaient établi leurs pâturages dans ces terres d’altitude, ils font l’objet d’un véritable nettoyage ethnique perpétré par des groupes armés Mai Mai (congolais) ou Red Tabara et Ngumino (Burundais et Rwandais) et ils ont déjà perdu les trois quarts de leurs troupeaux, leur seule source de richesse. La proclamation de l’état de siège, qui donnerait à l’armée tous les pouvoirs, représenterait cependant pour eux une menace supplémentaire car des militaires et des policiers s’associent aux groupes d’assaillants qui brûlent les maisons et abattent les troupeaux.
Faut il ajouter que dans ces montagnes où l’on découvre à présent de nouvelles mines d’or et des gisements de minerais stratégiques, seule la restauration d’un Etat impartial pourrait rétablir chacun dans ses droits. Mais depuis Kinshasa, ces « marches du royaume » paraissent bien éloignées et les politiciens de la capitale ont oublié que c’est dans ces confins là qu’a débuté la chute du régime Mobutu…