Images de tranchées, de gaz, de rats, de boue, de fusillés

Histoire Nonante ans après l’armistice du 11 novembre 1918

La Guerre 14-18 a causé 20 millions de morts. Et une certitude dans notre inconscient : cette boucherie était vaine.

En quelque sorte, les guerres sont étiquetées. La Guerre d’Espagne, c’est l’engagement, celle d’Algérie, c’est la torture. La Deuxième Guerre mondiale est vue aujourd’hui comme une guerre qui avait du sens : les Alliés combattaient le Mal Absolu, incarné dans Adolf Hitler et finalisé dans l’Holocauste. Quant à la Première Guerre mondiale, pour nous, elle fut une guerre totalement absurde, vaine, stupide. « Je peux pourtant vous assurer que directement après la guerre, on disait certes “Plus jamais ça”, mais on ne clamait pas partout que c’était absurde. Avec près de 10 millions de morts, côté Alliés, personne n’était prêt alors à accepter que ce fut inutile. » Pierre Schoentjes est professeur de littérature française à l’Université de Gand. Il a longuement étudié les fictions nées de la Grande Guerre. « Depuis 1980, 50 livres de fiction sont parus en France sur 14-18. Mon corpus de recherche s’étend à l’Europe et compte 300 romans de guerre, que nous avons mis, mon équipe et moi, en fiches. »

Ce qu’il étudie ? Les images qui surgissent en nous. « Pour la guerre du Viet-nam, les images viennent essentiellement du cinéma, de Platoon ou Apocalypse Now, explique Pierre Schoentjes. Pour la guerre 14-18, elles viennent parfois des histoires familiales, mais elles ont tendance à s’effacer avec la mort des témoins. Les images qui s’imposent aujourd’hui, ce sont les tranchées, les gaz, les rats, la boue, les fusillés… Elles surgissent quasi exclusivement de la littérature. »

Celle des années 1920 et 30, les romans de Dorgelès, Barbusse, Rolland, Romains, toute une littérature pacifiste. Mais aussi celle d’aujourd’hui : les écrivains s’intéressent à nouveau à 14-18 depuis les années 1980.

« Il y a un engouement certain, confirme Pierre Schoentjes. Et le public en redemande, d’ailleurs. Dans la littérature, avec Claude Simon, Pierre Bergougnoux, Max Gallo, Pierre Miquel, Didier Daeninckx et des néorégionalistes dont Alice Ferney. Mais aussi à la télévision : la VRT met au point une grande série sur la Grande Guerre, Raoul Servais a écrit un scénario de film avec acteurs. Et Tardi a énormément fait pour redonner de l’intérêt à cette guerre. »

Si l’on ose dire, la Grande Guerre est de plus en plus populaire. On visite de plus en plus les cimetières militaires qui alignent leurs tombes en Flandre, dans le Nord de la France, ailleurs. Et les musées, comme le In Flanders Field d’Ypres. Pourquoi ?

« Sans doute parce que la Seconde Guerre est la guerre de papa, tandis que la Première est celle de grand-papa, c’est loin, répond Pierre Schoentjes. Et ces radoteurs d’anciens combattants, comme disait Coluche dans les années 80, ne sont plus là. On voit maintenant ces combattants quand ils avaient 20 ans, c’est une toute nouvelle lecture. »

« J’oserais un parallèle un peu poussé entre la guerre 14-18 et la guerre contre le terrorisme, propose David Van Reybrouck, l’auteur de Slagschaduw, un beau roman autour de Gabrielle Petit, l’héroïne fusillée par les Allemands en 1916. 1914 est arrivé après la période euphorique de la Belle Epoque et a brisé l’idée de progrès et même de bonheur. Les années 1990 furent aussi utopistes : on parlait de la fin de l’histoire, de la solution trouvée entre marché libre et démocratie parlementaire… et tout ça est aujourd’hui dépassé : la démocratie à l’occidentale n’est pas appréciée partout et le marché libre a montré ses limites. On se retrouve aussi devant une réalité amère, pénible, complexe, douloureuse. »

Et puis, il y a la quête. La recherche des traces de l’ancêtre, des documents de famille, des lieux, des monuments, de toutes les traces qui permettront de parfaire l’histoire de celui qu’on avait oublié pendant trop longtemps. Tous n’écrivent pas des livres, mais ils revisitent les lieux, les cimetières, regardent avec plus d’attention les monuments.

Cette guerre vit dans notre imaginaire de façon assez incroyable. Chacun a dans sa famille des parents dont les parents en ont souffert. Un grand-père ou un arrière-grand-père qui s’est engagé à 16 ans, en falsifiant sa date de naissance. Un aïeul qui a été gazé. Une aïeule dont la maison a été détruite. Une ancêtre qui disait, à chaque bon repas qu’elle terminait : « Encore un que les Boches n’auront pas. »

On était heureux, alors, d’avoir combattu les Allemands et de les avoir battus. Aujourd’hui, l’image a dérivé. « On parle de désatre humanitaire, reprend David Van Reybrouck. Mais alors, c’était le patriotisme qui prévalait. De nos jours l’accent est mis sur la boucherie. A l’époque, on était simplement nationaliste. »

D’où viennent ces images de boucherie, ces sensations d’absurdité ? « La vulgate des écrivains de l’entre-deux-guerres, répond Pierre Schoentjes, c’est la posture du soldat en tant que victime. Tardi a repris cela de façon excellente. Le soldat qui meurt sans raison, le massacre absurde, la mort inutile. Ça plaît beaucoup. On est entré dans une logique de victimisation. Mais on oublie qu’il y avait aussi des gens pour tuer. Le meilleur exemple de cette littérature pacifiste et généreuse, c’est Jean Giono, celui du Grand Troupeau. C’est le modèle qui a servi pour établir « la » littérature de 14-18. Giono montre le soldat qui tripatouille dans ses intestins, le rat qui croque l’œil du poilu mort. Cette littérature voulait dire : si on montre ça, il n’y aura plus jamais de guerre. Il n’empêche : les écrivains pacifistes n’ont pas été capables d’empêcher une seconde guerre, qui a connu des cruautés encore bien pires. »

Le gaz est une image très forte. « C’est inimaginable, la place que les gaz prennent dans les romans, c’est disproportionné par rapport aux victimes réelles. Mais ça permet de merveilleuses pages, de nappes vertes, ça fait esthétique. » Giono oppose les scènes du front et les scènes de l’arrière, de sa Provence, de son village. « Sur cette voie, le roman de guerre d’aujourd’hui crée une société valorisée par la victimisation et y juxtapose un modèle idyllique, dit le professeur : celui d’une société d’entraide. Il y a la foi en la paix et la nostalgie des relations “vraies” de la campagne. C’est écolo et hippie. Comme dans Un long dimanche de fiançailles. La guerre, plus la mièvrerie de la fausse vie à la campagne… C’est “Manon des sources dans les tranchées”… »

Et l’expert de conseiller plutôt de lire L’acacia de Claude Simon, Le bois du chapitre de Pierre Bergougnoux, ou Les âmes grises de Philippe Claudel… « Car on peut aussi s’opposer à la guerre sans plonger dans des litres de sang… »

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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