Le PS descend aux enfers

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Pas de validation des résultats avant mardi. Mais Aubry s’est installée. Et Royal menace de saisir la justice.

De notre envoyée permanente à Paris

L’élection, dans la nuit de vendredi à samedi, du nouveau premier secrétaire du parti socialiste aurait dû clore une fois pour toutes la douloureuse séquence de la succession de François Hollande. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Après une soirée de folie, où la confusion et l’intox ont tourné à plein régime, les deux camps s’arrogeant chacun la victoire, Martine Aubry l’aurait emporté d’un cheveu sur sa rivale Ségolène Royal. Quarante-deux voix d’écart à peine, selon les premiers comptages. Et même peut-être dix-huit, si l’on en croit de premières corrections apportées ce week-end. Car les deux camps s’accusent mutuellement de tricheries et l’équipe Royal refuse d’admettre sa défaite.

La crise s’aggrave et le PS, après un congrès de Reims déjà désastreux il y a huit jours, devrait vivre une nouvelle semaine de descente aux enfers… La gauche renoue avec ses heures les plus sombres, comme lors du choc de l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen lors de la présidentielle de 2002. Mais cette fois, c’est la survie même du parti qui semble menacée.

Une commission se réunit ce lundi pour examiner les résultats du vote des 133.000 militants. Des représentants des trois candidats (Martine Aubry, Ségolène Royal mais aussi Benoît Hamon, présent au premier tour) participeront à ces travaux, qui s’annoncent très électriques. Chaque procès-verbal de fédération, chaque paraphe, chaque liste électorale sera réexaminée de près. Les points litigieux ne manquent pas. Le camp Royal accuse ses adversaires d’avoir triché dans le Nord et en Seine-Maritime. Il souligne que, curieusement, dans ces fiefs de Martine Aubry et de son allié Laurent Fabius, l’ancienne candidate à la présidentielle n’a pas progressé dans les mêmes proportions qu’ailleurs sur le territoire. Le camp Aubry riposte en brandissant la situation en Guadeloupe. Il relève que, étonnamment, Ségolène Royal a remporté là des scores staliniens. L’affaire met en lumière des pratiques détestables (bourrage des urnes, faux électeurs, etc.) qui subsistaient au PS mais sur lesquelles tout le monde fermait jusqu’alors les yeux.

Après le rapport de cette commission, un conseil national du parti se prononcera mardi sur la validation du scrutin. Une instance au sein de laquelle le camp Royal est minoritaire. Peu probable, dès lors, que l’élection soit annulée et que les militants soient appelés à revoter comme le souhaite l’ancienne candidate à la présidentielle. Lassés, assommés par cette guerre des chefs, ils se sont déjà prononcés trois fois en quinze jours : la première fois, pour choisir les motions, la seconde pour le premier tour du vote pour l’élection du premier secrétaire et la troisième, pour départager les deux finalistes. Et l’on voit mal comment un quatrième scrutin, sauf à recruter des… casques bleus (!), pourrait se dérouler de manière moins contestée.

Martine Aubry, en tout cas, n’a pas attendu son intronisation officielle pour se mettre au travail. Dès samedi, elle appelait les socialistes au rassemblement, assurant comprendre la déception de Ségolène Royal et de ses partisans. « Je mesure la gravité de la situation », a expliqué la maire de Lille en annonçant déjà son chantier de réformes et sa volonté de promouvoir de nouvelles têtes à la direction du parti. « Il n’est plus temps de se demander qui a gagné et qui a perdu », selon Martine Aubry.

Mais Ségolène Royal n’entend pas en rester là. Si elle n’obtient pas gain de cause, elle menace de saisir les tribunaux. « On a voulu voler cette victoire, cette aspiration formidable au changement que représentait Ségolène Royal », accuse Manuel Valls, l’un des lieutenants de l’ancienne candidate à la présidentielle.

Samedi soir, souriante sur le plateau de Claire Chazal à TF1, Ségolène Royal repartait déjà en croisade. « C’est quand même très étrange de voir une candidate à une élection s’autoproclamer élue alors même qu’il y a actuellement un certain nombre de décomptes de voix qui sont en cours d’examen », a-t-elle accusé. Mais pas question pour elle de quitter le parti, assurait-elle, écartant pour l’heure le spectre d’une scission des socialistes entre deux camps d’un poids égal : le sien, formé des partisans d’une alliance avec le centre, et celui de Martine Aubry, rassemblé derrière l’héritage historique et l’ancrage à gauche.

Pour ses dernières heures à la barre du parti après onze ans de service, François Hollande doit s’improviser médiateur. « J’appelle Martine Aubry et Ségolène Royal au sang-froid », a-t-il imploré ce week-end. Mais visiblement, celui qui a toujours privilégié la synthèse et le consensus n’a déjà plus l’autorité pour imposer l’apaisement.

P.18 l’édito

Railleries à droite, « bout de cycle » au centre

Les adversaires politiques des socialistes étaient évidemment aux anges ce week-end. Voici un florilège.

Le PS est une pétaudière ! », a ainsi lancé le porte-parole de l’UMP – le parti du président Nicolas Sarkozy – Frédéric Lefebvre dans un communiqué publié samedi. « Plus rien ne réunit les personnalités du PS si ce n’est une haine d’une violence effrayante. Les leaders du PS se détestent bruyamment, n’hésitant pas à donner des haut-le-cœur à l’électorat de gauche », a-t-il affirmé. Frédéric Lefebvre a encore évoqué « une premier secrétaire minoritaire déjà contestée sur qui pèse le soupçon de la fraude, un parti affaibli et coupé en deux, avec deux camps qui ne se respectent pas ». Et de terminer : « Un nouveau vote ne réglerait pas le problème de fond : ces gens-là n’ont plus rien à faire ensemble. »

L’élection du premier secrétaire du Parti socialiste vire au « psychodrame qui tourne tantôt à la tragédie, tantôt à la comédie », a raillé dimanche, également dans le camp présidentiel, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie. « Pour les élections internes du RPR puis de l’UMP, nous n’avons jamais eu ce genre de psychodrame qui tourne tantôt à la tragédie, tantôt à la comédie », a-t-elle observé. Elle était l’invitée du « Grand Rendez-vous Europe 1/Aujourd’hui en France ». « Nous avions des règles du jeu qui ont toujours été respectées et non contestées (…). Il n’en va visiblement pas de même au sein du Parti socialiste. »

Pour la ministre, la contestation de la victoire de Martine Aubry par Ségolène Royal prouve que « ça n’est pas le chromosome qui détermine la façon de faire de la politique », même si « un ensemble culturel fait que peut-être, majoritairement, les femmes sont moins soucieuses de conquête du pouvoir et plus soucieuses d’action positive ».

Le président du parti centriste Modem, François Bayrou, était quant à lui dimanche soir sur les ondes de France Inter et I-Télé. Le nouveau psychodrame que vit le PS lui a donné l’impression d’une grande fatigue : « Il y a là les germes en tout cas de quelque chose de très grave et de très lourd pour un parti qui, au fond, au bout de presque 40 années d’existence, est en bout de cycle », a-t-il dit lors de cette émission intitulée « Dimanche soir ». Il a jugé que Ségolène Royal et Martine Aubry « s’insupportent l’une l’autre », négligeant de toute évidence le débat d’idées.

François Bayrou avait obtenu 18 % des voix au premier tour de la présidentielle de 2007.

Le cadeau empoisonné d’Aubry

PARIS

De notre envoyée permanente

Jusqu’au bout, elle aura hésité à se présenter. Retardant sa décision jusqu’à l’ultime moment, dimanche dernier, au moment de la clôture des candidatures au poste de premier secrétaire lors du congrès de Reims. « Elle veut être sûre de ne pas aller dans le mur », confiait alors l’un de ses proches.

Martine Aubry a évité le mur. L’humiliation d’une franche victoire de Ségolène Royal. S’il se confirme qu’elle remporte l’élection, elle aura gagné sur le papier. Mais elle n’aura pas vraiment réussi à asseoir son autorité. Et le cadeau dont elle hérite pourrait bien être empoisonné.

Sa victoire, sur le fil, elle ne la doit qu’au soutien de tous les caciques, finalement engagés derrière elle pour une seule raison : la détestation commune de Ségolène Royal. La voilà à la tête d’un attelage si hétéroclite qui lui sera difficile de gouverner le PS. Quoi de commun entre Laurent Fabius et Bertrand Delanoë, Lionel Jospin et autres Michel Rocard ? Il va lui falloir manœuvrer avec tous les anciens alors qu’elle voudrait être la première des modernes. Sans compter que Ségolène Royal et les siens lui mèneront la vie dure… L’ex-candidate à la présidentielle va se comporter avec Martine Aubry comme François Bayrou avec Nicolas Sarkozy : elle ne lui passera rien, montera au créneau chaque fois que cela sera possible pour incarner la figure de première opposante.

La tâche qu’elle s’assigne est immense. Il lui faut rénover le parti de la cave au grenier, remettre en ordre de marche une formation qui a essuyé trois échecs consécutifs aux présidentielles. Il lui faut travailler sur le programme, refaire du PS une force audible alors que la crise financière appelle des réponses sociales. Il lui faut colmater la fuite des électeurs vers les partis protestataires, alors qu’Olivier Besancenot a le vent en poupe. Il lui faut enfin promouvoir de nouvelles générations et refléter davantage la diversité de la France alors que l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis a flanqué un coup de ringardise au PS.

Un sacré défi. Car les échéances vont se précipiter, comme autant de pièges. En juin, ce seront déjà les élections européennes. Le PS pourrait difficilement progresser : au dernier scrutin de 2004, il avait réalisé un très bon score avec 29 %. Puis, un an plus tard, ce seront les régionales. Là aussi, il sera difficile de ne pas battre en retraite. Lors des élections précédentes, la gauche avait remporté vingt régions sur vingt-deux ! Si ces contre-performances se produisent bel et bien, elles seront évidemment aussitôt imputées à la capitaine. C’est de bonne guerre : en cas de victoire, c’est aussi le premier secrétaire qui récolte les médailles…

En trois ans seulement

Le risque pour Martine Aubry serait de ne pas achever la difficile mutation du parti en trois ans. Car, ainsi vont les statuts du PS, un prochain congrès est déjà programmé en 2011. Et le rendez-vous de Reims n’ayant pas permis de trancher l’explosive question de la candidature à la prochaine présidentielle, celle-ci ne manquera évidemment pas d’être reposée. Et qui réapparaîtra alors en recours possible, collée à son talon comme le sparadrap au doigt du capitaine Haddock ? Une certaine Ségolène Royal.

La fausse défaite de Royal

PARIS

De notre envoyée permanente

L’image était saisissante, samedi soir. Toute de blanc (couleur de pureté) vêtue, Ségolène Royal apparaissait, à peine cernée, sur le plateau de TF1. Etonnamment souriante, comme au soir de sa défaite présidentielle face à Nicolas Sarkozy en 2007. C’est qu’au-delà des apparences, cet échec, s’il est confirmé, pourrait bien être pour elle un atout. Et pour cause : il valide une stratégie « victimaire » dont l’ex-candidate à la présidentielle a toujours su parfaitement user.

Aux régionales de 2004, elle décroche Poitou-Charentes, fief de l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Une victoire symbolique qui lui donne des ailes. Dans un PS alors encore assommé par la défaite de Lionel Jospin à la présidentielle deux ans plus tôt, elle pense pouvoir jouer sa chance. Elle postule à l’Elysée. Mais c’est alors loin d’être gagné : Royal n’est pas un poids lourd du parti. Elle n’a jamais occupé de grand ministère et n’a pas porté non plus de grande réforme à l’Assemblée où elle siège depuis 1988. Elle ne dispose pas non plus de « courant ». Et que ce soit son compagnon d’alors, François Hollande, qui dirige le parti n’est pas un atout. Au contraire : il nourrit ses propres ambitions.

Mal à l’aise sur les dossiers techniques, elle devrait être une proie facile pour ses deux rivaux dans la primaire. Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius ne se privent pas de l’enfoncer. Et c’est là que la logique s’emballe. Plus on l’attaque, plus Ségolène Royal remonte dans l’opinion. Ses adversaires lui offrent la candidature.

Affaiblie mais tenace

Cet été, à l’université d’été de La Rochelle, on la sent affaiblie. Deux figures semblent alors se détacher : Bertrand Delanoë, fort de sa réélection aux municipales à Paris, et Martine Aubry, qui trépigne déjà de revenir dans le jeu depuis qu’elle a, elle aussi, renouvelé son bail à Lille. Mais Ségolène Royal ne renonce à rien. En jouant encore et toujours de la même stratégie. En septembre, sa « Fête de la fraternité » au Zénith va marquer un coup. Meeting spectacle et postures messianiques choquent. Les caciques tombent dans le piège. Henri Emmanuelli va jusqu’à parler de « dérive sectaire ».

A Reims, la semaine dernière, c’est encore et toujours la même mécanique. Ségolène Royal tient un discours qui ne peut qu’indisposer une partie des siens. On y entend les mots « offense », « aimer », « pardonner ». Autant de provocations « christiques » pour un parti laïque. Elle se fait huer mais ces cris, justement, la galvanisent. Comme si ce n’était pas au parti, mais aux Français qu’elle s’adressait alors : « Regardez comme ils me haïssent ! »

Alors qu’à l’Elysée, Ségolène Royal, considérée comme la moins redoutable, est l’adversaire préférée de Nicolas Sarkozy, le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefevre, a récemment lâché : « Quand elle est trop bas, je lui tape dessus. Ça la fait remonter à tous les coups. » Une confession qui en dit long… S’il se confirme qu’elle perd le parti, elle n’aura pas perdu tous les points. Elle jouera les militants contre l’appareil, version revisitée du peuple maltraité par l’élite. Forte d’une aura compassionnelle renforcée, elle repartira au combat. Un nouveau congrès aura lieu dans trois ans. Un an avant la présidentielle de 2012.

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