Le sang, la terre, le pouvoir

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Madagascar Lendemain d’émeutes

La cession à Daewoo de terres cultivables est l’une des causes de la révolte des Malgaches, attachés à la terre des ancêtres.

Madagascar est sous le choc : 5.000 personnes ont rendu hommage, lundi, aux 28 victimes tombées au cours d’une manifestation convoquée par le maire destitué Andry Rajoelina. Un peu plus tôt, la ministre de la Défense, Cécile Manorohanta, avait démissionné en déplorant le comportement des forces de l’ordre qui avaient tiré sans sommation dans la foule. Une centaine de personnes ont été tuées au cours des derniers affrontements, et la dégradation de la situation a suscité plusieurs initiatives : le secrétaire général de l’ONU a dépêché un médiateur, Hailé Menkerios, et l’Union africaine tente aussi de faciliter un dialogue.

Deux hommes aujourd’hui ennemis, le président Ravalomanana et le maire de la ville Andy Rajoelina, ont cependant mené des parcours comparables. En effet, pour chasser du pouvoir Didier Ratsiraka (au pouvoir durant 23 ans avec le soutien de la France) et imposer en 2002 sa victoire électorale, Marc Ravalomanana avait dû recourir à une vaste mobilisation populaire, multipliant les meetings pour dénoncer les trucages du premier tour des élections et suscitant une révolution pacifique avant de prendre brièvement les armes pour conquérir toute l’île.

Malgré sa réélection en 2006, Marc Ravalomanana avait à la fois déçu et inquiété. Lors de son élection en effet, la réussite économique de celui qu’on appelait « le vendeur de yaourts » avait rassuré car… il était déjà millionnaire en arrivant au pouvoir.

Dans ce pays jusqu’alors très lié à la France, son orientation libérale et pro-américaine était apparue comme un gage de progrès. Mais au fil du temps, le président, grand adepte du partenariat entre le privé et le public, avait eu plutôt tendance à faire progresser ses propres affaires. Son groupe, Tiko, qui ne se limite plus à l’agroalimentaire, s’est implanté dans tous les secteurs économiques, de la cimenterie à la riziculture et de la construction au tourisme. Certes, le président a ouvert l’île au monde extérieur (Etats-Unis, Allemagne, Proche-Orient, Asie), il s’est rapproché de l’Union africaine – qui devrait organiser un sommet à Tananarive en juillet de cette année –, a fait réaliser de nouvelles routes, des infrastructures de santé et des écoles. Mais les écarts de revenus se sont creusés ainsi que le fossé entre les secteurs traditionnels et une génération de nouveaux riches.

C’est l’accord conclu l’an dernier avec la société sud-coréenne Daewoo Logistics, révélé par le Financial Times, qui est à l’origine du malaise : le géant sud-coréen prévoit d’exploiter 1,3 million d’hectares de terres et d’y cultiver des palmiers à huile et du maïs, destinés pour moitié à l’exportation en Corée du Sud.

En contrepartie, Daewoo prévoit d’investir six milliards de dollars dans les infrastructures locales sur une période de cinq ans et de fournir des emplois à 71.000 personnes.

Les Sud-Coréens avancent que les terres cédées (la moitié de la superficie de la Belgique) ne sont pas exploitées et que cet accord précède d’autres investissements, entre autres dans des mines de nickel ou dans l’énergie hydroélectrique. Mais les détracteurs du projet relèvent que Madagascar exportera du maïs en Corée alors que le Programme alimentaire mondial fournit chaque année 600.000 tonnes de vivres dans un pays où 70 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et où 50 % des enfants de moins de trois ans souffrent de carences alimentaires.

Daewoo, de son côté, espère nourrir la moitié de la population de la Corée du Sud avec le maïs produit à Madagascar, contribuant ainsi à la sécurité alimentaire de son pays d’origine.

En réalité, le malaise est plus profond : dans cette île située à mi-chemin entre l’Afrique et l’Asie, les traditions sont fortes et le rapport à la terre des ancêtres demeure très sensible. Or, en libéral résolu, le chef de l’Etat a modifié le rapport à la propriété foncière, considérant que la terre était un bien comme un autre, susceptible d’être vendu.

L’écrivain malgache Jean-Luc Rahimanana écrit à ce sujet : « Pour les Malgaches tenant à la terre des ancêtres, cette cession aux Coréens est une trahison irréversible du sacré, d’autant plus que de grandes quantités de terrain sont déjà cédées dans les régions concernées. »

La révolte des Malgaches pourrait être annonciatrice de mouvements sociaux comparables, ailleurs en Afrique. En effet, les pays d’Asie, ainsi que les pays pétroliers du Golfe, qui manquent de terres cultivables, s’intéressent de plus en plus au secteur agricole africain, qui se trouve largement entre les mains de petits exploitants. Les principaux pays visés sont le Soudan et la République démocratique du Congo.

BRAECKMAN,COLETTE
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