Comment le drame a germé

Ghislenghien Ouverture du procès, devant le tribunal correctionnel de Tournai

récit

Il ressort des éléments de la cause que, d’une façon générale, l’inculpée (Husqvarna) fut avant tout préoccupée par les aspects économiques de son projet, à savoir la construction d’une nouvelle usine, en maîtrisant strictement les coûts et les délais, et qu’elle ne s’est qu’insuffisamment souciée de son obligation de mettre en œuvre, tant à l’égard de ses propres travailleurs et collaborateurs qu’à l’égard des autres intervenants, une politique de prévention des risques… »

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C’est par ces mots que la chambre du conseil du tribunal de première instance de Tournai, le 16 janvier 2009, renvoie devant le tribunal correctionnel la société Husqvarna (ex-Diamant Boart), filiale du groupe suédois Electrolux, en compagnie de 13 autres inculpés.

Dès ce lundi, la justice devra déterminer les responsabilités de chacun (maître d’ouvrage, architectes, entrepreneurs, chefs de chantier, coordinateur de sécurité…) dans ce drame. Mais il n’est pas inutile de rappeler pourquoi et comment Diamant Boart avait décidé de s’installer à Ath.

Tout commence, une fois encore, à l’époque de la Générale de Belgique. Diamant Boart est intégrée dans Sibeka, le pôle « diamant » de la Générale, lui-même intégré dans Union Minière. Cette société spécialisée dans le diamant synthétique, servant à réaliser des outils abrasifs pour l’industrie, est numéro un mondial de son secteur.

L’arrivée de Suez modifie profondément le profil de la « Générale ». Le management français (dont fait partie Gérard Mestrallet) recentre la grande holding sur quelques secteurs forts et rentables. Et le diamant et les non-ferreux n’en font pas partie.

En plusieurs étapes, la SGB se désengage donc d’Union Minière. Union Minière elle-même entame un processus de restructuration et désire vendre son activité diamantaire. C’est chose faite en 1999, quand elle cède Diamant Boart à un fonds d’investissement britannique, Candover. En bon fonds de « private equity », dont l’objectif est de racheter des entreprises avec effet de levier, de faire supporter l’endettement du rachat par la cible. Candover revend Diamant Boart rapidement, après 3 ans. Au printemps 2002, le groupe suédois Electrolux le rachète 183 millions d’euros. Candover, qui avait payé le groupe 136 millions, engrange une confortable plus-value.

Pourquoi Electrolux est intéressé par Diamant Boart ? Parce que le groupe dont l’actionnaire principal est la holding Investor, de la famille Wallenberg, n’est pas seulement un spécialiste des aspirateurs et des frigos. Une autre branche est active dans l’outillage, et plus spécialement dans les outils abrasifs pour l’industrie. Cette filiale spécialisée s’appelle Husqvarna. C’est elle qui absorbe Diamant Boart, dont le centre de décision se retrouve donc désormais quelque part du côté de Stockholm…

C’est donc dans la capitale suédoise qu’on décide un jour de déménager les activités bruxelloises de Diamant Boart. Le grand immeuble gris de la société, 74 avenue du Pont de Luttre à Forest, est connu de tous les voyageurs qui arrivent à Bruxelles. Il longe les voies de chemin de fer de la gare du Midi. Ce bâtiment existe toujours, et abrite aujourd’hui FinPress, l’imprimerie du SPF Finance. Cette décision est motivée économiquement. Au début des années 2000, Electrolux soumet toutes ses activités au crible d’un plan de rentabilité, et souvent, on décide de fermer une usine pour la relocaliser là où c’est moins cher.

Dans les outils diamantés, le marché est relativement prospère, mais certaines unités sont moins productives. En 2002, Diamant Boart International accuse une perte d’exploitation de 2,4 millions d’euros en 2002, et de 1,2 million en 2003. Le management suédois décide de profiter du déménagement pour redynamiser l’entreprise. Electrolux effectue donc ses emplettes, met en concurrence divers zonings, puis jette son dévolu sur Ghislenghien : la proximité de Bruxelles et la « propreté » des terrains (qui ne doivent pas être dépollués, et n’ont jamais accueilli d’activités industrielles suspectes) sont les atouts qui emportent la décision.

Dans les discussions avec les autorités athoises, Electrolux indique toutefois qu’il ne s’installera que s’il peut s’assurer d’atteindre un certain niveau de rentabilité, et s’il peut développer sur le site certaines activités. « Ils étaient tenus par une très stricte orthodoxie budgétaire », note un proche du projet. Les délais sont très courts : on doit s’assurer d’avoir vendu le siège bruxellois pour commencer à entamer le chantier. Le permis est accordé très rapidement en septembre 2003 (un débat apparaît même pour savoir si le conseil échevinal d’Ath a bien délibéré sur le sujet…). Le bâtiment de Forest est vendu deux mois plus tard. Le déménagement à Ghislenghien est prévu pour le mois d’août 2004 !

Le souci de rentabilité s’exprime par les délais, très courts, mais aussi par la manière selon laquelle ce chantier est abordé. On décide de réaliser cette nouvelle usine, non pas en clé sur porte mais en adjugeant les divers travaux par lots individualisés. Et c’est au maître d’œuvre de s’assurer de qui fait quoi. Cette technique est moins onéreuse, mais demande de la part des divers acteurs une excellente coordination.

C’est une multinationale. Anders Ströby, administrateur délégué de Diamant Boart, n’est pas sur place. Le directeur de projet suédois n’est pas toujours là non plus. André Overlo, le directeur du site Diamant Boart de Ghislenghien, est la personne de contact.

Et dans les faits, la sécurité du chantier est dispersée entre plusieurs personnes.

L’échéance du déménagement approche. L’entrepreneur (l’association Tramo-Jouret) est sous pression à partir du mois d’avril : il faut réaliser la voirie, les accès, les parkings. Pour stabiliser le terrain, on choisit une technique qui permet d’économiser environ 100.000 euros, car elle est rapide, et évite d’acheminer des tonnes de sables et de granulats. On concasse d’abord le terrain, on y verse de la chaux et de l’eau, et sur ce mélange durci, on répand le bitume. Le 24 juin, un stabilisateur Bomag est au travail. Il heurte « quelque chose ». Le conducteur prévient le chef de chantier. On fouille sommairement, on ne trouve rien. Pourtant, sous terre, une conduite de gaz de Fluxys est entamée sur plus de 50 mètres. Elle explose un mois et demi plus tard…

THOMAS,PIERRE-HENRI
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