L’« enfant terrible » n’est plus

Cyclisme Frank Vandenbroucke a été retrouvé mort, lundi, au Sénégal

Frank Vandenbroucke a été retrouvé mort dans son lit, lundi, dans une chambre d’hôtel au Sénégal. L’information a été confirmée par ses proches, hier soir, dans une terrible confusion : à l’heure où nous bouclions cette édition, personne ne savait dans quelle circonstance l’ancien champion était décédé.

« L’enfant terrible du cyclisme belge », ainsi surnommé par tout le monde et en particulier par la presse laisse deux filles, Cameron et Margaux, orphelines d’un papa hors du commun à beaucoup d’égards. Champion exceptionnel, sans doute le plus beau coureur belge depuis Eddy Merckx par son aisance sur le vélo et son intelligence en course, Frank a vécu trop vite, sans s’en apercevoir, l’ivresse du succès. Adulé, reconnu, vainqueur de son monument, Liège-Bastogne-Liège alors qu’il n’avait que 24 ans, il ne put gérer, ensuite, l’évidence de son talent, perdu comme un artiste déboussolé dans les étranges frasques que peuvent provoquer le génie. S’était-il dopé, on n’en sut rien et à vrai dire, on s’en moquait un peu, avec l’envie, unanime, de revoir ce champion attachant sur un vélo plutôt que dans un arbre avec sa voiture ou ivre à la sortie d’une boîte de nuit. James Dean de sa génération, flambeur, séducteur, Frank avait tout mais malgré ses frasques, ses exaspérantes sorties de route, il demeurait aux yeux de la Belgique entière et bien au-delà d’ailleurs un cycliste d’exception, une star impossible à définir dans la galerie de ces champions inclassables genre McEnroe, Roger Claessens ou Marco Pantani à qui on le comparait volontiers et par rapport auquel il s’est peut-être perdu dans un drame semblable au centre-ouest de l’Afrique.

Dans la stupeur d’une nouvelle effroyable, la décence nous invite à partager la détresse et la tristesse de sa famille, de ses filles dont il était si fier. Chantal et Jean-Jacques, ses parents, priaient chaque jour pour ne pas voir disparaître trop tôt leur fils harassé par les turpitudes d’une vie compliquée. Il y a dix jours, et longuement, nous avions rencontré Frank à Mendrisio où il accompagnait la délégation belge. Il s’était entretenu avec Gilbert, avec Boonen, les encourageant comme s’il était leur équipier.

« Je vais signer dans une belle équipe, ce n’est qu’une question de détails. Je te dis quoi dans une dizaine. Je me sens comme un sou neuf et à 34 balais, je vais leur faire mal, aux jeunes », nous disait-il en regardant les tricolores s’entraîner sur le circuit suisse. Frank était sur le point de signer avec l’équipe Fuji-Servetto de Mauro Gianetti. « Cela fera encore jaser, évidemment, mais je ne me suis pas dopé pour gagner des courses, hein ? », glissa-t-il en enfourchant sa bécane dans un maillot blanc et noir. Les deux couleurs de sa vie, finalement, tout en contraste, agitée, incomparable. Combien auraient aimé le revoir sur un vélo dans une équipe pro.

P.31 Vie et mort d’un champion maudit

carte d’identité

Nom Frank Vandenbroucke.

Naissance 6 novembre 1974.

Débuts pro 1994.

Équipes Lotto (94-95), Mapei (95-98), Cofidis (99-00), Lampre-Daikin (01), Domo-Farm Frites (02), Quick-Step Vitamon (03), Fasso Bortolo (04), Mr.Bookmaker-Palmans (04), Mr.Bookmaker-Sport Tech (05), Unibet.com (06), Acqua & Sapone (06-07), Mitsubishi-Jartazi (08), Cinelli (09).

Palmarès 54 victoires, dont Paris-Bruxelles (95), Grand-Prix de Plouay (96), Gand-Wevelgem (98), Paris-Nice (98), Tour de la Région wallonne (96), Het Volk (99), Liège-Bastogne-Liège (99), 2 étapes de la Vuelta (99).

Cyclisme Le destin tragique de Frank Vandenbroucke, décédé à 34 ans
Vie et mort d’une star maudite
1978

Le premier accident…

Agé de 4 ans, Frank Vandenbroucke est victime d’un grave accident. Il roule sur son petit vélo sur la Place de Ploegsteert, là où il vivait, lorsqu’il est renversé par la voiture d’un pilote de rallye en reconnaissance ! Le petit garçon est transporté dans un été grave à l’hôpital, sérieusement touché aux jambes. Opéré plusieurs fois du genou gauche, il conservera toute sa vie une fragilité à ce niveau. Il sera d’ailleurs contraint de composer durant sa carrière entière avec un petit handicap : il avait une jambe plus courte que l’autre.

Avril 1999

La Doyenne, son plus beau succès

Chef de file de la formation Cofidis, il détient au printemps une condition étincelante qui n’a d’égal que sa classe et son caractère décidé. On le considère alors comme l’un des plus grands talents de sa génération. Deuxième du Tour des Flandres, il force son employeur à le laisser disputer Paris-Roubaix (où il termine à la septième place) avant Liège-Bastogne-Liège, « sa » course. Il annonce avant l’heure l’endroit précis où il attaquera et tient parole. Après un duel d’anthologie avec Bartoli dans la Côte de la Haute Levée, il dépose le Néerlandais Boogerd au pied de la Côte de Saint-Nicolas et s’en va cueillir un succès historique, à 24 ans.

Mai 1999

La première descente aux enfers

VDB est interpellé en compagnie de Philippe Gaumont, son équipier chez Cofidis, dans le cadre de l’affaire Sainz-Lavelot. Bernard Sainz, le Docteur Mabuse, exerce une grande influence sur VDB, tant par son discours que par sa pratique. Accusé de dopage et suspendu provisoirement par son équipe, Vandenbroucke est blanchi par la justice et, dans la foulée, autorisé à recourir. Il termine la saison en boulet de canon mais se brise les poignets en chutant en début d’épreuve lors du Mondial de Trévise dont il était favori.

2002

Les nouveaux soupçons de dopage

Après un passage tout sauf convaincant chez Lampre où il ne s’entraîne guère et ne signe pas le moindre résultat, le natif de Ploegsteert revient chez Domo-Farm Frites sous la houlette de Patrick Lefevere, l’homme qui a le mieux su gérer son tempérament. Mais le 27 février, des substances prohibées sont découvertes à son domicile, de l’EPO et du clenbutérol notamment. Un produit que VDB prétendra être destiné à son chien. Les sanctions ne se font pas attendre, il se voit licencié par son équipe et suspendu six mois par la Ligue vélocipédique belge.

2006

L’usurpation d’identité en Italie…

Passé par la formation Fassa Bortolo (en 2004) et recasé chez Unibet après un parcours chaotique, il voit son contrat rompu durant l’été 2006. Il trouve refuge chez Acqua & Sapone, dont le manager est fan de notre compatriote. Entretemps, il a trouvé un moyen détourné pour rouler au niveau amateur en Italie en présentant une fausse licence, avec une photo de… Tom Boonen et le nom de scène de « Francesco del Ponte », la traduction italienne de son nom. La Gazzetta dello Sport découvre la supercherie grossière. .

2007

La tentative de suicide

Plus habitué aux pages des faits divers qu’à celles des sports, « Franky Boy », totalement déprimé, tente de se suicider, en Italie. Retrouvé à temps par un équipier et ami, il est interné dans un établissement psychiatrique avant de trouver un soutien salvateur en la personne de Nico Mattan, cycliste professionnel et ami de longue date, qui entend « sauver » l’enfant terrible du peloton en le replaçant dans son milieu de départ. Les courses que VDB dispute en automne laissent quelque espoir.

2008

Le retour manqué

Sous le maillot Mitsubishi Jartazi, Vandenbroucke revient dans le parcours, vraiment animé des meilleures intentions du monde : travailler dur, rouler, disputer les grandes classiques et briller. Son début de campagne est plus timide que prévu et sera suivi par… un nouvel arrêt en plein exercice. Les problèmes familiaux et judiciaires ayant raison de son mental fragile. Un énième retour et autant d’échecs.

2009

La fin tragique

VDB a un nouveau projet, celui de la modeste formation Cinelli. Frank veut avant tout rouler, pour le plaisir d’abord, avant de goûter aux joies des grandes compétitions. L’absence de budget l’oblige à prendre une licence d’élite sans contrat et à écumer les kermesses et les critériums. Si son niveau s’avère cette fois nettement plus convaincant (5 victoires) et que sa popularité demeure intacte, le contrat n’arrive pas et il quitte même Cinelli, lassé des promesses sans suite. Consultant pour un quotidien néerlandophone à Mendrisio, il attendait impatiemment 2010 avec, selon son manager, plusieurs contacts. Il est décédé lundi soir.

l’ascension

Frank Vandenbroucke, le jeune prodige. Fin des années 1990, il remporte Gand-Wevelgem, triomphe à Liège-Bastogne-Liège. On voit son avenir en géant, on l’imagine gagner des tours. Sa vie privée chancelle, il se sépare de sa première épouse et se marie avec la modèle italienne Sarah Pinacchi. Trop de bonheur avant que tout ne flambe. © AP, AFP, BELGA.

la chute

Une vraie chute lors de Paris-Tours en 2002. Les ennuis de Frank Vandenbroucke commencent en 2000, quand Cofidis le suspend pour une affaire de dopage présumée. Le vainqueur est forcé de se défendre lors d’une conférence de presse chez ses parents. Les années 2000 seront celles des retours successifs et de la déchéance. Après l’euphorie, la dépression, comme l’illustre cette dernière image de 2009. © PHOTO NEWS, EPA.

Son dernier entretien au « Soir »

entretien

Le 25 avril dernier, Frank Vandenbroucke nous accordait un entretien, à la veille de Liège-Bastogne-Liège, dix ans après son succès – le plus beau de sa carrière – dans la Doyenne. Extraits.

Que vous inspire ce 10e anniversaire de votre victoire à Liège ? Le premier sentiment qui me vient à l’esprit, c’est que je suis triste, cette année, de ne pas être au départ car pour la première fois depuis très longtemps, je me sens à nouveau coureur et donc capable de tenir la distance dans une course pareille.

Vous vous souvenez précisément de votre course et des jours qui précédèrent ?

Oui. Depuis le début de la saison, je ne sentais pas les pédales. J’avais quitté Mapei pour Cofidis l’hiver précédent, un transfert qui avait fait beaucoup de bruit mais j’avais eu raison : une équipe entière était à mon service. Comme j’avais gagné le Volk, terminé 4e de Paris-Nice, tout le monde croyait en moi. J’étais maître de tout, leader absolu. Avec un peu de réussite, j’aurais déjà pu gagner le Tour des Flandres où je termine deuxième après être tombé dans la finale.

Comment tout a-t-il donc pu basculer en quelques jours ?

Je ne connaissais pas ma fragilité humaine. Quand les flics m’ont réveillé à 5 heures du matin chez Philippe Gaumont, mon équipier, alors que nous allions partir à la pêche, je ne savais pas ce qui m’arrivait. Entre Amiens et Paris, ils n’ont rien dit. On entendait simplement à la radio que Bernard Sainz avait été arrêté, ainsi que l’avocat Lavelot. Puis le 36 Quai des Orfèvres que j’avais vu dans des films. Cela change la vie d’un homme !

Vous n’avez pas eu recours au dopage en course, alors qu’à l’époque, si on lit entre les lignes, l’EPO circulait à qui mieux mieux ?

Je n’ai jamais dépassé les limites de la légalité dans le vélo, j’ai toujours respecté les règles telles qu’elles étaient établies et je suis formel à cet égard.

La drogue, alors, vous servait à quoi ?

A oublier. C’est con, la première fois, comme une cigarette mais là, je suis rapidement devenu dépendant. Je n’ai rien pu faire pour enrayer le processus destructeur. Je me suis retrouvé seul dans un univers où, jusque-là, on faisait tout pour moi. Je ne savais par exemple même pas utiliser une carte de crédit ! Je prenais des amphétamines du matin au soir hors compétition. J’étais comme une lavette. Je coupais le téléphone, je fuyais sans rien dire les miens, je partais vingt jours à la pêche. Je me suis marié en 2000 avec Sarah mais je n’étais pas heureux. La pire époque, c’est celle de Lampre, j’ai honte en y repensant J’ai pourtant failli être sauvé en 2002.

Comment en êtes-vous sorti avec la drogue ?

Cela a été très long. Des périodes de rémission puis des rechutes sévères. Si, physiquement, vous être convaincu d’être guéri, votre cerveau, chimiquement, réclame le produit. Le mental est aussi intoxiqué que le reste. Je ne me prétends pas guéri, je reste aux aguets mais ma plus grande fierté, ma plus belle victoire, aujourd’hui, c’est d’être en vie.

GREGOIRE,JOEL,THIRION,STEPHANE
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