Le procès de Radovan Karadzic s’ouvre sans lui

 Karadzic pratique l’obstruction

Justice internationale L’ex-leader serbe boycotte l’ouverture de son procès

La Haye

De notre envoyé spécial

Au terme de treize ans de cavale et de planque, et quinze mois après son arrestation à Belgrade, le procès de Radovan Karadzic pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre s’ouvre ce lundi devant le TPI – Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie –, à La Haye. Mais la première journée d’audience pourrait bien n’être qu’un faux départ. Car, en annonçant qu’il restera dans sa cellule du centre de détention à Scheveningen, près de La Haye, l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie fait planer l’incertitude. Et tente de prendre le contrôle de son propre procès.

Radovan Karadzic est accusé d’avoir chapeauté les exactions majeures commises contre les Musulmans pendant la guerre en Bosnie entre 1992 et 1995. Elles furent nombreuses : le siège de Sarajevo et ses 10.000 morts, le génocide de Srebrenica, qui vit des unités serbes massacrer à la grenade et à l’arme automatique 8.000 hommes et adolescents de l’enclave, les camps de prisonniers avec leur cohorte de tortures et de viols, ou encore la prise en otages de Casques bleus.

En 30 pages et autant d’annexes, l’acte d’accusation passe en revue les meurtres en masse de civils dans des villages martyrs et les camps de prisonniers d’Omarska, Keraterm ou Prijedor, l’interminable liste des habitants de Sarajevo tombés sous les balles des « snipers » ou déchiquetés par des obus en faisant leur marché, les 200 Casques Bleus, incapables de ramener la paix, pris en otage pour éviter des bombardements.

En tant que président du Conseil de sécurité nationale de la République serbe de Bosnie, Radovan Karadzic « incarnait l’autorité civile et militaire suprême » de cette entité, écrit le Procureur, Serge Brammertz, qui complète le travail de ses prédécesseurs, Louise Arbour et Carla Del Ponte. Karadzic est accusé d’avoir « participé à différentes entreprises criminelles communes », qui avaient un seul objectif : « chasser à jamais les Musulmans et les Croates du territoire revendiqué par les Serbes de Bosnie. »

Attendu avec impatience par les survivants de ces crimes de guerre, dont certains seront présents ce lundi, ce procès comptera parmi les plus emblématiques jamais tenus au TPI. Après Slobodan Milosevic, Karadzic est en effet considéré comme l’un des plus importants responsables de la guerre, avec le général Mladic, toujours en fuite. Mais déjà des similarités préoccupantes apparaissent avec le procès de Milosevic, mort en détention quelques jours avant la fin des audiences, techniquement innocent, car ayant à jamais échappé à un verdict. « Chaque procès a sa dynamique », déclarait récemment au Soir le Procureur Serge Brammertz. En annonçant qu’il boycottera la première journée d’audience quelques jours avant l’ouverture, la dynamique du procès Karadzic risque l’enrayement.

Dans un document de 10 pages, l’ex-psychiatre, poète à ses heures, qui a longtemps dissimulé son identité de fugitif sous la barbe d’un médecin « new age » de Belgrade, se justifie par le manque de temps. « J’ai reçu un million de pages de documents du procureur, et ce seulement à partir de mois de mai dernier. »

Sur le papier, l’argument est recevable. Tout comme Milosevic avant lui, Karadzic a décidé de se défendre tout seul. Même s’il est aidé en coulisses par une vingtaine d’avocats et de conseillers juridiques, cette décision implique de tout lire et tout contrôler. S’il n’est pas prêt, c’est donc aussi la conséquence de ses choix. Mais au-delà de cette manœuvre, se joue une partie plus importante : « En boycottant le début de son procès, Karadzic essaie, comme Milosevic, d’introduire un rapport de force avec ses juges. Il veut imposer son propre rythme au procès », reconnaît un membre influent du TPI. « C’est un test sérieux pour ses juges qui doivent décider ce qu’ils feront lundi. »

Ils ont plusieurs options. Mais aucune n’est totalement satisfaisante. Les magistrats pourraient désigner un avocat commis d’office. Mais jusqu’ici, ce n’est pas dans les habitudes des juges du TPI. Et Karadzic rejetterait cette solution, indique son conseil américain, Peter Robinson.

Ils pourraient lui accorder un délai supplémentaire de quelques mois pour mieux se préparer. Mais ceci irait à l’encontre de l’engagement du président du TPI de commencer le procès avant la fin 2009, afin de fermer les portes du Tribunal, comme le réclame avec insistance le Conseil de Sécurité qui l’a créé, il y a 16 ans. Ils pourraient enfin commencer comme si de rien n’était avec la lecture de l’acte d’accusation, en l’absence de l’accusé. C’est techniquement faisable, pendant un jour ou deux. Mais après, c’est à Karadzic de présenter sa ligne de défense. Difficile de sortir manu militari un accusé qui refuse de quitter sa cellule…

« Karadzic a réussi à endormir les juges pendant la période de pré-procès, pour mieux les prendre par surprise au dernier moment. C’est bien joué », reconnaît un spécialiste. Le bras de fer à coup de motions et de considérations juridiques est crucial pour la suite car il permettra de définir qui, des magistrats ou de l’accusé, détiendra les clés du procès.

AFP,FRANK,JEAN-JACQUES
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