« Le cinéma impose un décalage »

Les visiteurs du Soir Jacques Perrin et Jacques Cluzaud

Les deux hommes d’images ont parcouru les sujets forts de l’actualité :
de la crise belgo-belge à la crise financière, via Obama et les pirates des mers.

Vendredi matin, la rédaction du Soir recevait le comédien, réalisateur et producteur Jacques Perrin, ainsi que le réalisateur et scénariste Jacques Cluzaud. Les deux hommes étaient ce vendredi à Bruxelles pour présenter leur film Océans, qui sort sur nos écrans le 27 janvier prochain. Ils ont participé à notre réunion de rédaction. Rencontrer la presse, Jacques Perrin avoue « adorer l’exercice ». Le jeu du visiteur, en revanche, il s’en méfie un peu. « Je n’aime pas les gens qui parlent de tout ; je suis toujours un peu dérangé par cet opportunisme. Mais j’ai accepté le principe. Et je m’y plierai, précise-t-il. L’actualité demande d’abord de recevoir avec émotion l’information. Avec beaucoup de retenue. »

Mais attention, préviennent nos invités, les gens de cinéma « ne se retranchent pas du monde » – même si, avouent-ils, en campagne de promotion depuis le 15 novembre, ils ont parfois suivi d’un peu loin l’actualité. « Le cinéma, ajoute Jacques Perrin, impose un certain décalage, un certain retrait par rapport au monde. Puis, on tire l’expression artistique de la chose dont on s’est imprégnée », explique celui qui s’est distingué depuis longtemps comme un producteur engagé – il a notamment produit Costa-Gavras dans les années 70.

Pour sa part, Jacques Cluzaud avoue qu’après avoir pratiqué le saut à la perche – à un bon niveau, précise Jacques Perrin –, il a hésité entre le journalisme et le cinéma. Avant d’opter pour le septième art, qui « permet ce décalage », dit-il, expliquant qu’il lui arrive de lire des journaux vieux de plusieurs mois : « Et je me dis : c’est donc ainsi qu’on voyait les choses alors. »

Le déroulement de notre réunion de rédaction est immuable : le service belge est le premier qui présente ses sujets. Dont, comme si souvent, BHV. Réplique immédiate de Jacques Perrin : « Si c’est un sujet d’actualité, ce n’est pas un sujet nouveau pour autant. »

Preuve qu’il n’ignore pas la persistance du conflit communautaire dans notre petit pays, bien qu’il précise d’emblée mieux connaître l’Italie, où les tiraillements entre le nord et le sud, sans atteindre les tensions belgo-belges, sont monnaie courante… « depuis le Risorgimento (au milieu du XIXe siècle). La volonté d’unité italienne n’a jamais été vraiment populaire. Et le nord s’est toujours plaint de ce que “le sud profitait de nos richesses et de nos compétences“ », rappelle-t-il, histoire de relativiser nos problèmes.

Le climat, à la rédaction comme ailleurs, est un évidemment sujet très actuel. Pour nos deux visiteurs de même, qui ont connu quelque retard le jour précédent, revenant de Toulouse à Paris. « Ces changements d’humeur de la nature, commente Jacques Perrin, manifestent le fait que nous ne contrôlons pas totalement notre environnement. Pour ne pas subir la nature, il faut l’accepter. Mais regardez comme réagissent nos contemporains… Une rivière déborde, et ils s’emportent contre la municipalité. Une route est verglacée, et ils s’indignent de ne pouvoir circuler comme en été. »

Au chapitre international, c’est d’abord le Yémen, qui fait l’actualité. « Qu’est-ce que c’est que cette communauté internationale ? Comment prendre des décisions communes ? », demande Jacques Perrin. « L’Organisation des Nations unies devrait être qualifiée pour cela, mais elle s’avère incompétente, car la volonté politique n’est pas suffisamment forte. Dans le golfe d’Aden, en Somalie, au Yémen, les actes de pirateries étaient d’abord le fait de gens pauvres, dans des pays abandonnés par le reste du monde. Un peu comme Mandrin (fameux brigand dauphinois de l’Ancien Régime). Puis, les plus forts sont devenus seigneurs de guerre. Il est incroyable de constater qu’ils arraisonnent aussi des bateaux qui viennent ravitailler leurs propres peuples. Les grandes nations ne veulent pas comprendre. Il y a un devoir d’ingérence. En Afghanistan ou en Irak, il n’y a pas eu cette véritable ingérence, mais seulement des opérations coup-de-poing. C’est très bien de prétendre offrir la liberté, mais il faut que les gens aient les moyens de la liberté, les moyens de vivre décemment. Or, ils ne les ont pas. La liberté, la démocratie, cela ne veut rien dire si on n’a pas d’argent pour nourrir ses enfants. »

Mais que pensent-ils alors de l’action du nouveau président américain, Barack Obama, qui, en novembre, après avoir reçu le Prix Nobel de la Paix, a décidé de renforcer la présidence militaire en Afghanistan ? Les a-t-il déçus ? Jacques Cluzaud : « Je l’ai vu comme un espoir, celui d’un renouveau. Mais avant de parler de déception, attendons, laissons-lui le temps. » Même commentaire de Jacques Perrin : « Il occupe la présidence depuis à peine un an. Il est en passe de réussir la réforme de l’assurance-santé américaine, c’est considérable. Abandonner l’Irak et l’Afghanistan aurait été une catastrophe. Le retrait ne peut être que progressif. Et s’accompagner d’une action résolue pour aider les populations. Quant au Prix Nobel… Vous savez, depuis le jour où Henri Kissinger et Le Duc Tho l’ont reçu (en 1973, pour avoir négocié le cessez-le-feu au Vietnam), cela ne m’impressionne plus. »

S’agissant du sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique, bouclé mi-décembre, Jacques Perrin et Jacques Cluzaud refusent de voir tout en noir. « Pourquoi parler de “nouvel échec“ ? », demande le premier. « On a vu, pendant le temps où nous préparions le film, les choses évoluer. Par exemple, les dégazages et les déballastages sauvages de pétroliers sont aujourd’hui plus sérieusement combattus. Et à Copenhague, le monde a fait un pas vers la recherche de solutions », explique le second. « Des gens se sont réunis, l’opinion s’est mobilisée ; cela va dans le bon sens. Le chemin est pris. Je ne m’attendais pas à une conclusion triomphante », ajoute Jacques Perrin.

Mais quand on l’interroge sur le fait peut-être ambigu de voir le groupe pétrolier Total financer le film Océans, le producteur hausse quelque peu le ton. « Qui finance le Sanctuaire Pelagos (zone internationale destinée à la protection des mammifères marins dans le bassin nord-ouest de la Méditerranée) ? Total. Qui finance la conservation du littoral français ? Total. Le Census of Marine Life, qui en dix ans aura recensé toutes les espèces marines, nous a approchés. Nous savions que Total le finançait. Mais nous n’avons jamais rencontré de responsables de Total. Sans ces soutiens, il n’y avait pas la possibilité de faire le film. Certes, le naufrage du pétrolier Erika (appartenant à Total) en 1999 fut une catastrophe. Mais le dégazage et le déballastage sont à l’origine de 95 % de la pollution pétrolière des mers. »

S’agissant de l’économie, en revanche, Jacques Perrin est plus critique. À propos des difficultés rencontrées par le Premier ministre britannique, Gordon Brown, pour mettre en œuvre sa décision de taxer les bonus des traders, Jacques Perrin remarque que « les traders n’ont pas de pays. Il faudrait une volonté politique internationale. Et dans ce cadre, une implication déterminée de Barack Obama serait nécessaire. Mais les banques ont remboursé l’argent que les États leur avaient prêté et la spéculation est repartie comme avant. Comme si on n’avait pas voulu tirer les leçons de la crise financière ! »

« Il faut toucher la mer de chacun »

le film « Océans », Nouvel engagement pour l’environnement

Pour leur nouvelle collaboration, les deux hommes avaient déjà réalisé Le peuple migrateur, Jacques Perrin et Jacques Cluzaud signent un « opéra aquatique » au cœur des océans. Revendiquant la grammaire cinématographique – Océans est bien un film et non un documentaire – pour proposer une réflexion à travers un ballet d’images magnifiques, Jacques Perrin assume l’aspect « symphonie inachevée » d’une aventure extraordinaire. Aventure qui a nécessité plus de quatre ans de tournage dans plus d’une cinquantaine d’endroits de la planète.

« C’est un opéra fauve, une symphonie d’images, un poème inachevé avec des points de suspension, concède Jacques Perrin. D’autre part, je ne voulais pas qu’on rajoute notre voix entre la période Johannesburg et la période Kyoto. D’où cette économie de mots. Comme nous faisons des images, nous avons la possibilité de parler sans rien dire. »

Sauf que le sujet et la thématique ne sont pas neutres. Jacques Perrin et Jacques Cluzaud jouant clairement la carte de l’émotion. « Nous sommes évidemment engagés pour la cause environnementale », déclare Jacques Perrin. Et d’ajouter : « Les images porteuses d’émotions permettent de toucher le cœur, l’âme de chacun. Avec les mots, c’est la surenchère, tout s’additionne, se bouscule, se rend diffus et s’oublie. L’émotion, quelle que soit l’image, si elle est relativement bien faite, imprègne la mémoire. En ces temps où l’on veut protéger les grands espaces, les territoires sauvages tels que les océans, il faut que d’un seul coup, ça devienne le patrimoine de chacun. Il faut toucher la mer intérieure de chacun pour se rendre compte qu’elle peut nous donner accès à l’océan. »

À travers cette « symphonie d’images » habitée par des scènes saisissantes et impressionnantes – on y voit par exemple un requin attraper en plein vol une otarie – les réalisateurs se sont laissés guidés par un scénario qui est capable d’absorber des découvertes acquises lors de la préparation du film.

« Nous avions des séquences qui n’étaient pas spécialement des listes d’espèces mais plutôt des aspects que nous voulions exprimer, reprend Jacques Cluzaud. Ce qui veut dire que nous sommes allés dans des endroits où il se produit des événements particuliers. Un requin qui saute pour attraper une otarie en pleine mer, ça se passe à un seul endroit au monde et à une période bien précise de l’année. C’est en Afrique du Sud, au large du Cap. Cette population de requins a mis en place cette technique spécifique, à cet endroit, à ce moment. Ensuite, c’est une question de temps et de patience. »

Jacques Perrin

Né à Paris le 13 juillet 1941, Jacques Perrin a joué dans une cinquantaine de films avec Marcel Carné, Costa-Gavras, Claude Chabrol, José Giovanni ou Giuseppe Tornatore. Il est aussi connu pour avoir joué dans « Les demoiselles de Rochefort » ou « Peau d’Âne » de Jacques Demy. En 1968, il fonde sa maison de production et produit des œuvres engagées comme « Z » de Costa-Gavras. Le comédien a également remporté le César du meilleur producteur en 1997 avec « Microcosmos : le peuple de l’herbe ». Il est également officier de la légion d’honneur, promotion 2007.

Jacques Cluzaud

S’il a eu ses lettres de noblesse de réalisateur grâce au très beau « Le peuple migrateur » (2001), Jacques Cluzaud a d’abord fait ses classes assistant ou premier assistant de réalisateur. Il travaille notamment sur « Indochine », « Bille en tête » et « Lumumba ». Après avoir réalisé la série « Constance et Vicky » pour la télévision, Jacques Cluzaud, fasciné par la nature, s’offre au « Peuple migrateur » et aujourd’hui à « Océans ».

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