Des « erreurs », pas d’excuses

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Rwanda La visite de Nicolas Sarkozy

Le président français Nicolas Sarkozy a reconnu jeudi à Kigali les « graves erreurs » et « une forme d’aveuglement » de la France lors du génocide de 1994 au Rwanda et a scellé avec son homologue Paul Kagame la réconciliation après trois ans de brouille.

Vingt-cinq ans après la dernière visite d’un président français au Rwanda, M. Sarkozy a conclu son bref séjour dans la capitale rwandaise en détaillant comme il ne l’avait encore jamais fait, la part de la responsabilité de la France et de la communauté internationale dans le génocide. Il n’a toutefois pas prononcé les excuses attendues par les victimes rwandaises. « Ce qui s’est passé ici est inacceptable, mais ce qui s’est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l’ont empêchée de prévenir et d’arrêter ce crime épouvantable », a-t-il déclaré à l’issue d’un entretien avec M. Kagame.

Silence au mémorial…

M. Sarkozy, peu enclin à la repentance, s’est toutefois refusé à suivre d’autres responsables, comme l’ex-président américain Bill Clinton ou l’ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt, sur la voie des excuses. « Nous ne sommes pas ici pour faire une course au vocabulaire, nous sommes ici pour réconcilier des nations », a-t-il tranché.

L’un des temps forts de cette brève visite fut la visite au mémorial du génocide, à Kigali, qui abrite 14 fosses communes où sont inhumés les corps de plus de 250.000 victimes. A deux reprises, M. Sarkozy y a été interpellé par le guide du musée sur le rôle de la France dans les événements de 1994. Devant une photographie montrant un véhicule militaire français passant devant un groupe de civils armés de fusils, accompagné d’une légende indiquant que « la France a joué un rôle en armant et en entraînant les forces armées rwandaises », le guide lui a lancé : « ici, c’est la responsabilité des Français ». Nicolas Sarkozy est resté muet.

Le même guide lui a ensuite montré un portrait de l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan en rappelant à son visiteur que « lui, a demandé pardon » pour les errements de la communauté internationale en 1994. Là encore, le président français n’a rien répondu… (d’après afp)

TROIS HEURES à PEINE POUR CHANGER L’HISTOIRE…

Commentaire

Ici, un otage libéré ; là, une normalisation avec regrets mais sans excuses. Nicolas Sarkozy est un homme expéditif. Quelques heures passées à Kigali lui auront suffi pour rendre une visite muette au mémorial du génocide, où il a écouté sans broncher le guide lui montrer les photos de soldats français encadrant les tueurs et rappeler que Kofi Annan, lui, s’était excusé…

Blême, impassible, le président, si disert d’ordinaire, ne s’est permis aucune remarque, aucun geste spontané mais il a reconnu de graves erreurs d’appréciation et s’est incliné devant les victimes. Les survivants auront trouvé ce temps trop court, les nostalgiques du « Hutu Power », encore nombreux en France et ailleurs, compareront cette douloureuse escale à Kigali à une sorte de Canossa africain…

Mais après tout, quelle importance ? Trois heures, certes, c’était trop peu. Mais trois jours, ou même trois semaines, n’auraient pas suffi à apaiser des douleurs aussi lancinantes qu’au premier jour.

Les comptes entre Paris et Kigali sont loin d’être soldés, mais d’autres instances s’en chargeront : à Paris, un « pôle génocide » examinera le cas de Rwandais incriminés et réfugiés en France, le juge Trevidic, qui a pris le relais de Jean Louis Bruguière, se rendra probablement au Rwanda pour examiner in situ les circonstances du crash de l’avion présidentiel.

Certes, M. Sarkozy se verra reprocher d’avoir mesuré l’expression de ses sentiments, d’avoir omis excuses et pathos. Mais en face de lui, impassible sinon glacial, le président Kagame, qui sort vainqueur de seize années d’épreuve de force avec la France au bout desquelles il n’a rien concédé, n’a pas, lui non plus, la réputation d’être un sentimental… Les deux hommes en réalité représentent une nouvelle génération, qui tourne le dos à l’héritage colonial, se veut pragmatique dans ses alliances comme dans sa recherche de résultats concrets. Sarkozy, à Kigali, a porté un coup dur à la « Françafrique » tandis que Kagame prenait ses distances par rapport aux plus meurtris ou aux plus rancuniers.

Les blessures du génocide n’ont pas été cicatrisées par cette visite éclair, mais tel n’était pas le but de l’opération. Ce qui a prévalu, c’est le réalisme de la raison d’Etat, le fait que les deux pays aient décidé au plus haut niveau, que le temps de la guérilla, judiciaire, diplomatique, médiatique, était révolu et qu’il fallait désormais céder le pas à la justice, à l’aide au développement, aux échanges culturels… Même si elle n’est pas suffisante, cette étape est nécessaire à la guérison des esprits, car le négationnisme, dont la France fut souvent la caisse de résonance, ne cessait d’aviver les rancœurs et les souffrances des uns, les espoirs de revanche des autres. Une page est tournée, un peu vite certes, mais avec un désaveu pour le clan des menteurs et un gage de paix pour toute la région des Grands Lacs…

BRAECKMAN,COLETTE,AFP
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