Un tireur fou tue et sème la panique

© BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

La journée s’annonçait venteuse ce mardi place Saint-Lambert. Le village de Noël était exceptionnellement fermé en raison des bourrasques. Aux arrêts de bus, des personnes de tous âges, pressées d’être au calme. D’autres qui débarquent pour boucler leurs achats de fin d’année. Pas mal d’adolescents aussi qui viennent de passer leurs examens.

Vers 12 h 30, juché sur l’un des promontoires qui bordent la place Saint-Lambert, Nordine Amrani, un Liégeois de 33 ans, lance des grenades en direction de la foule puis ouvre le feu au fusil automatique. « Je me dirigeais vers le Delhaize pour aller acheter un sandwich quand j’ai vu un homme appuyé à la balustrade de la plate-forme qui surplombe la place, raconte le journaliste Nicolas Gimenne qui sort alors du palais de justice où il couvre un procès d’assises pour l’agence Belga. J’étais derrière lui, à quatre mètres, quand je l’ai vu faire un grand cercle avec le bras et jeter un engin dans la foule. »

En contrebas, place Saint-Lambert des centaines de personnes attendent le bus. Première explosion. « Quasi personne ne bouge, explique le journaliste. L’homme se retourne vers moi, voit qu’il n’y a personne de mon côté, replonge la main dans un sac, en sort une grenade, la dégoupille et la lance à nouveau vers les abribus. Qu’est-ce que je dois faire ? Je décide de courir me protéger derrière un mur, j’entends de nouvelles déflagrations. Je me mets à courir plus vite. Je vois la panique se propager autour de moi. Je ne sais pas si le mec est encore en vie ou pas. Je vais au Delhaize pour acheter mon sandwich. J’y reste calé une heure. J’entends les infos les plus contradictoires. Autour de moi c’est la psychose. »

Au pied des abribus explosés, Philippe, un chauffeur de bus travaillant sur la ligne 84, voit lui aussi un homme dégoupiller ce qui ressemble à une grenade, la lancer vers sa droite, faisant se rabattre la foule en sens opposé, contre la fontaine de la place Saint-Lambert. L’attroupement devient plus compact, c’est à ce moment que Nordine sort son arme et tire dans le groupe, principalement constitué d’adolescents qui terminaient leurs examens.

Aux premières loges mais conservant son sang-froid, le chauffeur du bus ouvre les portes de son véhicule, des dizaines de personnes terrorisées s’y engouffrent. Philippe presse les blessés de monter – dont deux grièvement – puis démarre en trombe vers la clinique Saint-Joseph alors que le plan d’urgence est encore loin d’être enclenché. Il dépose son fragile équipage à la clinique, où l’on ouvre de grands yeux en voyant arriver ce bus provisoirement transformé en ambulance. Des heures après la tragédie, les services de secours parleront d’une intervention salvatrice pour les deux blessés graves évacués. Sans doute choqué après cet acte héroïque, Philippe, un employé « réservé » et « efficace », préfère aujourd’hui l’anonymat.

Une vingtaine de minutes se sont à peine écoulées et la psychose gagne le centre de Liège. Des gens crient, fuyant la place Saint-Lambert, se réfugiant dans les magasins, dans les halls d’immeubles, derrière les comptoirs des cafés. Amrani, connu des services de police et de justice « pour des faits de mœurs, recel, stupéfiants et armes », selon la procureure du Roi Danièle Reynders, était en liberté conditionnelle depuis un an. Ce mardi, il avait été convoqué à son commissariat de quartier. Il ne s’y est jamais rendu. Pour une raison inconnue, il a jeté un revolver, un fusil automatique FN Fal et des grenades dans son sac à dos. Il est monté dans sa voiture qu’il a abandonnée quelques minutes plus tard dans un parking du centre-ville liégeois. Et il a tué, tué encore avant de se donner la mort avec sa propre arme de poing.

« L’homme était là, sur le toit du Point Chaud. Il ne disait rien. Il a dégoupillé les grenades, une à une. Il a tiré. Puis a retourné l’arme vers lui. C’était fou. Tout est allé vite. C’était affreux », raconte un commerçant de l’îlot Saint-Michel. « Dès qu’on l’a vu, on s’est retranché à l’arrière avec les clients. Puis nous avons regardé la scène via les caméras de surveillance. Les déflagrations de grenades, les rafales de mitraillettes. Puis plus rien. Un long blanc. Terrible », raconte un autre gérant de magasin.

Tout est fini déjà mais personne ne le sait encore, on craint qu’il y ait d’autres tireurs ; le moindre geste suspect, le moindre claquement de vent donnent lieu à d’impressionnantes scènes de panique. Les autorités communales, prévenues de cette tuerie, imposent une sorte de couvre-feu dans toutes les écoles du centre-ville, enjoignant aux responsables de ces établissements de ne pas laisser sortir leurs élèves. Arrivée très rapidement sur les lieux, la police liégeoise, impressionnante de calme et de professionnalisme, délimite un périmètre de sécurité. Autour de la place Saint-Lambert, d’abord.

Mais bientôt, au fil des rumeurs, des mouvements de foule, c’est tout le centre-ville qui est cadenassé et interdit à toute circulation. Par dizaines, les commerçants baissent leurs volets, persuadés que le tireur avait des complices, que ceux-ci rôdent dans le centre-ville, prêts à tirer encore. D’autres témoins parlent : « J’ai vu un type, sur le toit du Point Chaud de la place Saint-Lambert, qui a lancé des grenades », lance un homme, effrayé. Un autre, qui se trouvait sur l’esplanade Saint-Lambert l’a vu tirer dans la foule. Dans la confusion ambiante, il a cru voir deux tireurs. « Il y avait au moins six personnes à terre, devant un abribus détruit », signale-t-il, livide et tremblant. Un tireur ? Deux ? Trois ? C’est le chaos, la police ne sait plus où donner de la tête, elle quadrille le centre-ville à la recherche d’éventuels complices.

Les ambulances débarquent par grappes, très vite. Personne ne comprend ce qu’il se passe, les réseaux de téléphonie mobile commencent à saturer. Vers 13 h 15, l’information se répand comme une traînée de poudre : il y aurait eu aussi des blessés rue Saint-Paul, à quelques centaines de mètres.

Par dizaines, en uniforme ou en civil, à pied ou toutes sirènes hurlantes, les policiers se ruent arme au poing vers ce quartier piétonnier. Cafés, magasins, commerces sont évacués. Les promeneurs sont fermement invités à profiter de chaque recoin, de chaque porte cochère, de chaque seuil de porte pour se cacher et se soustraire ainsi à la vue d’un éventuel tireur. Ceux qui, malgré ses avertissements, sont restés au cœur de ce nouveau périmètre de sécurité sont sommés de lever les bras avant d’être accostés par des policiers en civil, sommairement fouillés et expulsés de cette « zone morte ». Une trentaine de minutes plus tard cependant, le quartier est libéré : « On a eu un appel mais il n’y a pas eu de fusillade », explique un policier.

Place de la République française, la police évacue du Quick une classe de maternelle de l’école du Hornay à Sprimont, pour la conduire dans un autobus qui a spécialement été affrété. « Nous sommes allés au musée de la Vie wallonne, nous avions prévu de faire le marché de Noël l’après-midi, explique l’institutrice. On mangeait quand les policiers sont entrés et nous ont demandé de ne pas quitter les lieux. Les enfants jouaient, ils ne se sont rendu compte de rien. »

Dans la cour du palais de justice, les blessés arrivent par dizaines. Certains boitent, atteints à la jambe ou au pied par des projectiles. Certains sont sur des civières, plus grièvement blessés. Les ambulances, dont certaines sont venues du Limbourg, défilent, prêtes à emmener les blessés vers les hôpitaux de la région liégeoise. Kevin, 19 ans, sac au dos regarde, atterré. « J’étais à l’arrêt de bus avec les autres, je parlais avec un ami quand il y a eu la première explosion puis des coups de feu. Il a été touché, tout le monde a couru. Il y avait des gens blessés aux jambes qui saignaient. J’ai la tête qui gronde, j’entends encore le bruit de l’explosion. »

Soutenu par un ouvrier qui remplaçait des lampadaires, Vincent Verdoot est encore sous le choc. « J’allais ouvrir le manège du marché de Noël qu’on avait dû fermer en raison des grosses rafales de vent. J’entends deux explosions, je vois sur le toit du Point Chaud un gars avec une veste beige et un bonnet noir. Je le vois vider ses chargeurs vers la foule puis lancer un troisième projectile. C’est le bordel, tout le monde est couché aux arrêts de bus. Dernier coup, je vois l’homme au crâne défoncé, plein de chargeurs vides à côté de lui. Les gens sont atterrés, réfugiés dans les coins. Je vois une jeune fille blessée à l’abdomen, un autre au tibia. »

A 14 h 50, les services de sécurité ont enfin l’assurance que cette tuerie est le fait d’un « tireur isolé », les cordons bicolores de la police sont progressivement levés si ce n’est autour de la place Saint-Lambert : la voiture de Nordine Amrani a été localisée dans un des parkings souterrains qui entourent la place et connaissant la passion que le tireur entretenait pour les armes autant que pour leurs indispensables munitions, les forces de l’ordre ont préféré appeler les démineurs de Heverlee en renfort.

Vers 17 heures enfin, le Roi et la Reine font leur entrée dans la cour du palais provincial, ils sont accueillis par le gouverneur. Ils s’entretiendront un peu plus d’une heure avec ce dernier, avec le bourgmestre Willy Demeyer, les chefs de corps mais aussi avec une forte délégation ministérielle : le Premier ministre Elio Di Rupo, la ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet et Annemie Turtelboom ainsi que le ministre-président wallon, Rudy Demotte. Néanmoins, seul Elio Di Rupo prendra la parole, désireux de condamner un « acte horrible » et confessant que « nous n’avons pas assez de mots pour exprimer cette tragédie ». Voulant couper court aux rumeurs, il insistera aussi sur le fait que cette tuerie était « un acte isolé » et ne relevait donc pas d’une folie terroriste.

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