Chirac, « à son insu » dans l’Histoire

France L’ex-président est condamné à deux ans de prison pour les emplois fictifs

Jacques Chirac est affaibli. Il avait été dispensé d’assister à son procès et ne s’est pas déplacé pour le jugement. ©AFP

PARIS

De notre envoyée permanente

Pas un chroniqueur judiciaire n’aurait parié sur sa condamnation. Le réquisitoire, en septembre dernier, ne semblait avoir laissé aucun doute. Les conclusions du parquet ressemblaient même tellement à une plaidoirie de la… défense que toute la salle d’audience avait éclaté de rire lorsque le procureur avait admis qu’il y avait peut-être bien eu un « manque de rigueur » dans la gestion administrative de l’hôtel de ville de Paris du temps où Jacques Chirac était le maire de la capitale, mais qu’en aucun cas il n’y avait eu de « système frauduleux » ou, pire, « mafieux ». Le procès était promis à faire « pschitt », pour reprendre un mot cher au prévenu.

C’est dire si le jugement rendu ce jeudi par le tribunal correctionnel de Paris a surpris. Non seulement l’ex-président a été reconnu coupable de « détournement de fonds publics », « abus de confiance » et « prise illégale d’intérêt », les trois chefs d’accusation pour lesquels il était poursuivi, mais Jacques Chirac a en outre été condamné à davantage qu’une peine symbolique. Il écope de deux ans de prison avec sursis, un jugement qu’il ne contestera pas en appel. La sanction est plus lourde que celle qui avait été infligée à Alain Juppé, son ex-bras droit tant à la mairie qu’au RPR. Pour les mêmes affaires, l’actuel ministre des Affaires étrangères avait été condamné en appel en 2004 à 14 mois.

Des mots comme un couperet

Bien entendu, Jacques Chirac, qui avait déjà été dispensé de se présenter à l’audience, ne sera jamais emprisonné. Les magistrats ont même fait savoir qu’ils avaient tenu compte de ses fonctions passées et de son état de santé lorsqu’ils ont fixé la hauteur de sa peine (il risquait jusqu’à dix ans de prison). A 79 ans, l’ex-chef de l’Etat est un homme diminué.

Ses avocats avaient présenté un certificat médical au tribunal, faisant état de troubles de mémoire graves et irréversibles. Ils diront si leur client veut aller en appel. Le jugement n’en est pas moins terrible dans ses attendus. Le tribunal a estimé que Jacques Chirac avait « manqué à l’obligation de probité qui pèse sur les responsables publics au mépris de l’intérêt général ». Son avocat, George Kiejman, a beau dire qu’il s’estime satisfait que le tribunal n’ait pas retenu la thèse de l’enrichissement personnel. Les mots sonnent comme un couperet pour un homme qui a consacré toute sa vie à la politique et exercé pendant douze ans les plus hautes fonctions de l’Etat en disant « servir la France ».

Dans une déclaration écrite lue à l’audience par son avocat, Jacques Chirac avait prétendu n’avoir commis aucune faute ni morale ni pénale.

Le tribunal avait à examiner 28 emplois présumés fictifs à la mairie de Paris au début des années nonante. Les juges ont estimé que pour 21 d’entre eux, aucun travail n’avait été fourni à l’hôtel de ville. Ces chargés de mission ou ces employés, qui bénéficiaient d’une rémunération de complaisance versée par la Ville, travaillaient en réalité pour le RPR. Jacques Chirac, qui présidait alors le parti gaulliste, en avait fait sa machine de guerre pour la présidentielle de 1995. Celle qui le vit, après deux tentatives avortées, accéder à l’Elysée.

Le jugement est historique. Il marque de façon spectaculaire l’indépendance d’une justice que l’on soupçonne souvent d’être aux ordres. La gauche dans son ensemble a salué la décision du tribunal, même si les socialistes – y compris ceux qui comme Arnaud Montebourg souhaitaient autrefois une procédure d’« impeachment » à l’américaine – se sont abstenus de tirer sur l’ambulance. Seule Eva Joly, l’ancienne magistrate qui n’a jamais épargné les puissants, exige que l’ancien président quitte le Conseil constitutionnel dont il est membre de droit. La droite, elle, regrette comme le premier ministre François Fillon que cette condamnation intervienne si tard, semblant oublier au passage que c’est Jacques Chirac lui-même qui, en bétonnant son immunité, a fait en sorte de retarder son procès.

Quatre ans après son départ du pouvoir, cette condamnation porte l’estocade à l’ancien chef de l’Etat. S’il entre dans l’Histoire, c’est à son corps défendant. Son bilan, après douze ans de mandat, était déjà controversé. Nicolas Sarkozy a eu beau saluer jeudi « l’engagement constant » de Jacques Chirac. Il ne s’est personnellement jamais privé d’ironiser sur ce « roi fainéant » qui a entrepris si peu de réformes. Et voilà que Jacques Chirac est touché dans ce qui faisait jusqu’ici sa réputation de fauve politique. Pour nourrir son appétit fou de pouvoir, il avait été jusqu’à tordre la loi… Un paradoxe : cette condamnation, vingt ans après les faits, frappe un homme qui n’aura jamais été aussi populaire…

MESKENS,JOELLE
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