L’agriculture de demain et la pertinence de projets comme les ceintures alimentaires

Pablo-Servigne

Huit citoyens de la région d’Ath invitent des associations, des citoyens ou professionnels de la région à participer à un groupe de travail pour “repenser notre système alimen-terre à l’échelle locale”. Lancement de la discussion sur l’agriculture de demain et la pertinence de projets comme les ceintures alimentaires avec une carte blanche à Pablo Servigne.

“Une chose est sûre : lorsque les prix de l’énergie grimperont subitement ou qu’une pénurie aura lieu, notre manière de produire et de distribuer de la nourriture changera profondément. Logiquement, l’aménagement et la structure de nos villes suivront.”

Carolyn Steel, Hungry City, How Food Shapes Our Lives, Vintage, 2009

 

Commençons par un constat : le système alimentaire industriel actuel ne nourrit pas la planète. D’un côté des centaines de millions de personnes ne mangent pas à leur faim, de l’autre, des centaines de millions d’autres personnes ingurgitent de la malbouffe, et en souffrent. Mais reconnaissons-lui au moins le mérite d’avoir bien rempli les objectifs qui lui ont été fixés : approvisionner les marchés internationaux en un très petit nombre d’espèces animales et végétales, et générer des profits immenses pour des firmes multinationales.
En fait, le vrai problème est ailleurs : les deux piliers de ce système alimentaire — un climat stable et des énergies fossiles abondantes et bon marché — sont en train de s’effondrer. Il devient donc assez évident qu’il parviendra de moins en moins à nourrir les populations dans les années à venir. Et c’est sans compter sur les catastrophes qu’il génère : pollutions massives, destruction du monde social agricole et des espèces vivantes, émissions de gaz à effet de serre, épuisement des ressources en eau, etc.
Ainsi, nous nous dirigeons vers un effondrement de ce système industriel, qui est devenu très puissant, mais paradoxalement très vulnérable. Le constat est partagé par un nombre croissant de scientifiques et d’organismes internationaux, dont le dernier rapport du GIEC paru au printemps 2014 en a fait l’écho.
Aujourd’hui, l’utopie consiste à croire que tout peut continuer comme avant. Le réalisme oblige à prendre acte des catastrophes et à inventer de nouveaux systèmes alimentaires bien plus résilients, c’est-à-dire capables de maintenir leurs fonctions malgré l’accélération des chocs (sociaux, économiques, climatiques, énergétiques, sanitaires, etc.). C’est une simple question de sécurité alimentaire.
Heureusement, la grande transition vers d’autres systèmes alimentaires a déjà commencé. Mais peu de gens le savent. Des initiatives de terrain, des « fermes du futur », des expériences d’une agriculture post-carbone, de nouveaux réseaux de distribution et de nouveaux modes de consommation sont déjà là, mais ils restent relativement invisibles aux personnes qui n’ont pas cette vision des catastrophes. Ainsi, il est vital de ne pas se voiler la face. Le déni devient toxique. Dire les choses lucidement et franchement, et en particulier les catastrophes, est la première étape vers la construction de systèmes alimentaires viables. Bien évidemment, personne ne peut dire s’ils seront suffisants pour « nourrir la planète », mais nous n’avons pas le choix, il nous faut en inventer.
Heureusement, nous ne partons pas de rien : d’une part, les systèmes agricoles tels que l’agroécologie, la permaculture ou la microagriculture bio-intensive permettent de produire des rendements équivalents ou même supérieurs à l’agriculture industrielle. Mais leur mise en place nécessite un changement radical de société. La transition n’est donc pas qu’alimentaire, elle est obligatoirement globale. D’autre part, nous pouvons nous inspirer de techniques très efficaces de l’époque précédant les énergies fossiles, en les améliorant avec les connaissances que nous avons acquises depuis. Ce n’est donc pas un retour au moyen âge, c’est bien un « retour en avant », une véritable révolution qui est en marche.
Les systèmes alimentaires de demain seront exempts d’énergies fossiles, de pesticides, d’engrais de synthèses et de longues et rapides chaines de distribution. Ils seront plus petits, plus résilients, plus autonomes, connectés par des circuits bien plus courts, et l’agriculture sera intensive en main-d’œuvre et en connaissances.
Qu’on le veuille ou non, des millions de personnes des pays industrialisés redeviendront paysans d’ici quelques années. Le mouvement de retour à la terre est pour l’instant peu perceptible, mais il a déjà commencé. Les pionniers sont déjà à l’œuvre, avec de beaux résultats. Une nouvelle génération, ou plutôt un Nouveau Monde est en train de naitre et se prépare à émerger sur les ruines du monde industriel.
Pablo Servigne

Pour aller plus loin sur le thème de l’avenir des systèmes alimentaires industriels, sur leur risque d’effondrement et sur l’agriculture post-pétrole, lire le livre « Nourrir l’Europe en temps de crise. Vers des systèmes alimentaires résilients », de Pablo Servigne, éditions Nature & Progrès Belgique, 2014.

Portrait :

Pablo Servigne est, avec Olivier De Schutter, un des parrains du démarrage du projet de « Ceinture Alimen-Terre de la région d’Ath ». Ce projet a pour ambition de répondre localement aux défis mis en lumière par Pablo Servigne. En particulier, de favoriser et soutenir le développement d’une agriculture locale rentable, régénérative et créatrice de nombreux emplois locaux. Plus d’informations sur www.caliterre.be

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